Suzane  L’électron libre

Suzane 
L’électron libre

Avec sa coupe au carré, ses textes coup-de-poing et ses beats électro, la chanteuse d’Avignon s’est en quelques années imposée comme l’une des voix les plus singulières de la scène française. C’est parti pour une rencontre pleine de secousses : Suzane. 

Elle se présente comme « une conteuse d’histoires vraies sur fond d’électro ». Suzane, c’est une silhouette qui bondit sur scène, un regard qui vrille, des mots qui claquent. Depuis son premier album Toï Toï, la chanteuse n’a cessé d’ausculter nos contradictions, entre amours modernes, pressions sociales et urgence écologique. Engagée mais jamais moralisatrice, populaire mais résolument libre, elle trace sa route, à l’écart des cases. Peut-être vous demandez-vous encore si on peut faire danser les foules tout en faisant vibrer les consciences ? Ne cherchez plus, la réponse est ici. Alors qu’elle travaille sur son troisième album, quelques mois avant son concert de novembre à La Rochelle, Suzane répond à nos questions avec franchise. Amateur de langue de bois s’abstenir.

Votre écriture est ancrée dans le réel et souvent engagée. Comment choisissez-vous les sujets que vous abordez dans vos chansons ?

Suzane : L’écriture, c’est des pensées qu’on n’arrive pas à exprimer. On ne sait jamais trop ce qui va sortir de nous quand on se met à écrire. Il s’agit souvent de pensées que j’ai peut-être du mal à extérioriser avec la parole. Mes choix viennent aussi du fait que j’écris souvent quand je suis dans des moments d’urgence, d’inconfort ou d’impuissance. C’est souvent un moyen, j’ai l’impression, de retrouver un peu de liberté, ou du moins d’avoir la sensation d’aller la chercher, cette liberté, quelque part, ou de me défaire, en tout cas, de ces émotions assez négatives que je viens de décrire. Voilà, ce qu’est l’impuissance, tous ces trucs où on se sent un peu seul avec soi-même; et je crois que moi, ma plume me sert un peu où je ne trouve plus le sens, quoi. J’essaie de faire du sens avec des mots, voilà, j’essaie de donner un peu de sens à mes pensées et à mes ressentis avec quelques mots, parce que sinon, je suis un petit peu perdue. 

Dans votre dernier single, Je t’accuse, vous parlez de celles et ceux qui savaient que des violences étaient faites aux femmes mais ne disaient rien. Iriez-vous jusqu’à parler de complicité silencieuse ?

Nous sommes quelques années après le mouvement MeToo qui a été un grand moment pour la libération de la parole des femmes, mais aussi des victimes en général de violences sexistes, sexuelles. Ça a été une première étape qui a fait beaucoup de bien. Avec la libération des paroles, plus de plaintes ont été déposées. Mais quand on voit qu’aujourd’hui, près de 94 % des plaintes pour viol sont classées sans suite, et 86% pour les agressions sexuelles, on se dit qu’il y a une inaction de la justice. Les chiffres ne seraient pas aussi élevés s’il n’y avait pas cette incohérence. La prise en charge de la parole des victimes est parfois encore un petit peu minimisée et réduite. 

Revenons-en à ce morceau, Je t’accuse.

Pour moi, ça a été un vrai crachat. Je le dis, le mot n’est pas très bon. Mais c’est quelque chose qui est resté au fond de ma gorge, de mes tripes. Cette chanson existait déjà au fond de moi. Parce qu’il y a dans ma vie des choses que j’ai vécues et qui ont laissé des traces. Il fallait que je m’en débarrasse, de ces traces qui me revenaient dans le cerveau comme des flashbacks. Le procès de Gisèle Pelicot, le fait qu’elle prenne la parole, qu’elle enlève le huis clos, qu’elle parle aussi de tout ce qu’elle a subi, qu’elle en ait le courage, ça a eu une influence folle sur beaucoup de personnes. Je crois que je fais partie de ces personnes qui, du coup, ont décidé de régler ce qu’elles avaient à régler déjà avec elles-mêmes, avec cette histoire de honte.

 » Le fait que Gisèle Pelicot prenne la parole, enlève le huis clos et parle de ce qu’elle a subi, ça a eu une influence folle. Je fais partie de ces personnes. »

Vous parliez tout à l’heure de votre vie de femme et de votre vie d’artiste. Sur votre premier album, il y avait Suzane, un morceau où vous évoquiez le fait que vous étiez passée de serveuse à artiste. Qu’est ce qui vous avait finalement poussé au départ à vous lancer ?

Ce truc du possible. Je fais partie des adultes qui sont restés un petit peu enfant. Je suis toujours capable de penser que les rêves se réalisent. Cela a pu me desservir dans ma vie parce qu’effectivement, les rêves ne se réalisent pas toujours et dans le monde d’adultes, ils sont quand même malvenus, ces rêves d’enfants. Pourtant j’ai gardé les miens. À chaque fois que je me séparais de ces rêves, je me sentais à côté de mes pompes. Je n’étais pas moi-même. J’espère que je vais rester toute ma vie aussi naïve, car la naïveté peut être porteuse. Avec elle, on n’a pas peur. On y va, avec envie. J’avais très envie et j’avais aussi cette urgence d’écrire. Plus que la musique, il y avait les mots. La musique leur donne une autre dimension. Quand j’écris, je me rappelle de cette période, j’étais serveuse dans le 20e. Je venais d’arriver à Paris, je ne connaissais personne. J’avais très peur, peur de la grande ville. J’étais persuadée que j’allais être chanteuse mais chaque matin je me réveillais puis j’allais passer la serpillère au restau. Je pleurais mais j’écrivais quand même mes chansons. 

Aujourd’hui, on vit une époque où l’image prime parfois sur le son. Vous avez construit un personnage scénique très fort : coupe au carré, tenue bleue, mouvements précis. 

Ce carré, c’est une prolongation de moi-même. Ça a été une libération. Il y a beaucoup de libérations dans une vie. La mienne a commencé par les cheveux. Au conservatoire de danse, gamine, j’étais obligé de porter un chignon. Aucune mèche ne devait dépasser, sinon on se faisait sortir de cours. Quand j’ai pu l’enlever, j’ai fait comme Mulan, cette fameuse scène où elle se fait couper les cheveux pour devenir homme et partir à la guerre. La rousseur, c’est autre chose. J’en ai plein dans ma famille, et donc l’identification était évidente. Une prolongation. Et puis, cette tenue, ces habits… Je me revois partir avec ma mère quand j’étais gamine dans des boutiques. Ma mère avait tendance à m’emmener au rayon robes et moi, je ne me sentais pas vraiment à l’aise. J’ai toujours voulu ce look un peu unique, à moi. Je ne sais pas si on aime ou si on n’aime pas, mais ce sont des habits dans lesquels je me sens à l’aise. Des habits non genrés. Voilà, à la fin, ça fait Suzane, quoi. 

Ta musique est aussi très variée. On y entend des sonorités électro, mais aussi de la chanson française, parfois un peu de rap. Quelque part entre Brel, Stromae, Orelsan. Pas simple à caser.

Des belles références. On m’associe souvent à un genre masculin. C’est assez marrant parce qu’en général, les femmes sont comparées entre elles. Évidemment, on me parle aussi parfois de Christine and the Queens, d’Angèle…Et je suis ravie car ce sont des super meufs. J’ai même eu droit à Eddy de Pretto. Tant que les gens reçoivent mon message, je trouve ça super. Et puis, j’aime cette fusion. Je ne suis pas enfermée dans un style. Mon truc, c’est de pouvoir m’exprimer en chanson. Parfois ça passe par un biais plus rap, parce que dans la manière d’écrire le rap laisse plus de liberté, plus de liberté d’expression, que la pop par exemple. Mais bon, je m’amuse aussi à aller dans des formes pop, dans les sonorités. Il y a toujours eu de la chanson française dans ma playlist. Brel, Piaf, Barbara, Renaud, Balavoine. Mais aussi Daft Punk, Justice, Cassius, toute la French touch. Sur le côté rap, on ne peut pas passer à côté de Diam’s quand on est une fille née dans les années 90. Ma sœur l’écoutait à fond dans sa chambre et je n’ai pas pu passer à côté. 

Votre précédent album date de 2022. Quand sort le suivant ? Vous travaillez dessus ?

J’ai la tête dans le guidon. Bon, ça fait un moment que je l’ai en moi. En tout cas, c’est un album qui m’aura porté, qui m’aura fait lever le matin, qui m’aura donné un but parce que sans lui, je pense que j’aurais été dans un flou trop grand. Je me suis beaucoup enfermée. J’en avais besoin pour le terminer. J’ai même dû couper ma tournée pour y parvenir. J’adore voir les gens monter sur scène. Je pourrais tourner tout le temps. Je déteste le silence. Être toute seule avec moi-même, ça n’est pas agréable. Je ne suis pas de très bonne compagnie. 

Vous êtes signée sur Troisième Bureau, et distribuée par Wagram musique. Que vous apportent-ils ?

Ces structures sont des vrais partenaires. Déjà, j’ai eu la chance de les choisir, et cela dès mes premières chansons. C’est un producteur qui m’a emmenée vers ces équipes. Dans cette industrie, il est dur de se faire entendre quand on est complètement seul et complètement « indé ». Avec mon label, je me sens très libre de ce que je propose. Il m’apporte aussi un soutien financier, parce qu’on ne peut pas sortir des clips sans argent.

Si tu ne faisais pas de musique que ferais-tu aujourd’hui ?

Reporter. Sans hésitation. Parce que ça allie un peu tout ce que j’aime et tout ce dont j’ai besoin. Je veux juste raconter le monde. J’aurais  aimé ouvrir le débat avec des photos, avec des articles, avec des mots. Parler de choses dont personne ne veut parler en général. Je chante  souvent l’indicible. On me dit souvent « Tu chantes les choses qu’on ne veut pas entendre ». C’est vrai. J’aurais volontiers troqué mon fabuleux métier de chanteuse contre celui de reporter parce que c’est très concret de vouloir informer les gens sur le monde qu’on est en train chaque jour de construire.

@suzanemusique

22/11/2025 @lasirene17 –  La Rochelle

interview @Albert_Potiron

photo DR