Sinik 

Sinik 

Figure emblématique du rap français, Sinik s’est imposé comme l’une des voix les plus marquantes de sa génération. Avec son style percutant, ses textes crus et sa plume incisive, il a su toucher un large public en racontant la réalité des quartiers, les épreuves de la vie et les désillusions d’une génération. Révélé dans les années 2000, il explose avec des albums comme « La Main sur le cœur » et « Ballon d’or », cumulant disques d’or et de platine. Son authenticité et son engagement ont fait de lui une figure incontournable du rap, influençant toute une nouvelle vague d’artistes.

Quels sont tes premiers souvenirs de rap ? À quel moment as-tu plongé dedans ?
Ça remonte aux années 90. J’étais dans un quartier où on se prêtait les CD. Mon premier vrai souvenir, c’est la compilation Rap Attitude en 1990. J’avais 10 ans, et je l’ai prise en pleine gueule. Après, ça s’est enchaîné très vite.

Ce qui t’a inspiré tout de suite, c’était l’écriture ?
Non, au départ, j’étais juste auditeur. J’écoutais du rap comme un gamin regarde une série. L’écriture est venue plus tard, influencée par MC Solaar, Idéal-J, et d’autres grands paroliers.

On a beaucoup parlé de la série Digimedia sur Arte. Ça t’a rappelé des souvenirs ? Tu fréquentais cette scène-là ?
Ouais, il y a pas mal de mecs que je connais dans le docu. Ce que j’ai kiffé, c’est qu’on parle aussi des samples, de la construction des morceaux. Aujourd’hui, on fait moins attention à ça, alors qu’à l’époque, c’était un truc central dans le rap.

À l’époque, tu diggais déjà ? Quand t’as commencé à produire, tu avais cette culture du sample ?
J’ai commencé à 16 ans. On rappait sur des faces B, Wu-Tang, Idéal-J… Ensuite, on a rencontré des mecs qui faisaient des prods et on s’est mis à bidouiller dans notre petit studio. On bossait à fond, sans se rendre compte qu’on était hyper productifs.

Mehdi a sorti un album instrumental qui a eu un succès d’estime, mais pas commercial. À l’inverse, le 113 disait que leur flow sur ses sons a tout changé. Toi, en tant que rappeur, comment tu vois cette alchimie entre prod et texte ?
Les deux sont complémentaires. Sans prod, on n’a pas de matière première. Mais c’est l’interprétation, le texte, le thème qui donnent vie à l’instru. Quand Mehdi a rencontré le 113, ça a donné des classiques parce qu’il y avait cette alchimie.

T’as eu des coups de cœur de producteurs ?
Oui, j’ai beaucoup bossé avec Kilomètre et Masta, que je retrouve aujourd’hui. Il a évolué, et c’est kiffant de voir son parcours. J’ai aussi collaboré avec Serprot, qui a fait des prods sur mon premier album. Il y a des beatmakers incroyables, mais l’essentiel, c’est de trouver ceux qui correspondent à ton univers.

Dans le docu sur le 113, ils parlent d’intégrer des prods venues d’autres styles. C’est un truc que tu as fait aussi ?
Ça dépend. Si t’as un univers sombre, une prod trop festive ne te parlera pas. Mais certains ont eu l’intelligence de mélanger leur identité hip-hop à d’autres influences.

Parlons de la nouvelle scène. Mathias Cassel disait qu’il faut accepter les nouvelles techniques de prod. Quel regard portes-tu sur cette génération ?
Il faut accepter l’évolution, mais ça ne veut pas dire que j’écoute ça tous les jours. Je trouve que notre génération était plus forte musicalement, mais on ne peut pas rester figés dans les codes des années 2000.

As-tu essayé d’évoluer musicalement pour sonner plus moderne ?
Non, je fais ce que j’ai toujours fait, avec quelques variations sur les refrains chantés, comme DMX le faisait déjà. Mais je ne vais pas changer mon style pour coller aux tendances. Mon public ne le voudrait pas non plus.

Des jeunes rappeurs t’ont approché pour des featurings ?
Oui, mais surtout des messages de respect sur Insta. Peu demandent un feat, car c’est compliqué de mélanger deux générations avec des univers différents. C’est pas qu’une question d’ego. C’est juste qu’un morceau doit parler aux deux. Qui doit s’adapter à qui ? C’est ça qui rend la fusion difficile. C’est plus simple pour les jeunes de collaborer entre eux.

Tu ressens un retour du hip-hop old-school sur scène ?
Oui, il y a une demande. Mais ce n’est pas que de la nostalgie. Je trouve que la nouvelle génération bosse moins la scène. Nous, on travaillait les placements, l’énergie… Aujourd’hui, certains finissent un concert sans transpirer !

Le streaming a tout changé. Tu t’es adapté ?
On n’a pas le choix. Mais ça ne change rien au fond : si t’aimes un artiste, tu vas l’écouter.

Certains artistes disent qu’ils ne comprennent plus leur époque. Toi, ça t’arrive ?
C’est surtout en promo que je vois la différence. Aujourd’hui, les plans marketing sont beaucoup plus travaillés. À l’époque, on faisait un single tous les 2 mois avant un album. Aujourd’hui, quand je vois Orelsan, par exemple, avec ses tickets d’or cachés dans les albums ou ses multiples covers, je me dis que son album vit plusieurs vies en une seule. Je trouve ça extrêmement intelligent. Même au niveau des stratégies promo et marketing, c’est bien plus abouti qu’à notre époque. C’est d’ailleurs l’un des aspects que je préfère chez la nouvelle génération par rapport à la nôtre.

Ton livre Une Époque formidable a été bien accueilli. Peux-tu nous en parler ?

C’est une autobiographie que j’ai mis deux ans à écrire, sortie en mars chez Faces Cachées. Je ne savais pas à quoi m’attendre niveau accueil, mais ça fait plaisir de voir que ça fonctionne.

Quel conseil donnerais – tu  à cette nouvelle génération qui a du respect pour l’ancienne et qui a besoin aussi de s’inspirer?

Un conseil, écrivez de bons textes. Arrêtez de nous faire chier avec vos couplets de 8 mesures, écrivez de vrais couplets, et voilà, c’est tout.

Interview : @ch_taker Crédit photos : DR

Logo livre : Une Époque formidable – Editions Face Cachées – Mars 2024

Logo web : @sinik_officiel