Histoires naturelles aux rayons X
Ses “Spécimens” ont fasciné les visiteurs du Muséum d’histoire naturelle de Nantes. Puis c’est à Niort que Romain Baro a exposé ses étranges portraits d’animaux naturalisés. Nous l’avons rencontré lors de son exposition au musée d’Agesci qui s’est terminée le 04 janvier dernier.
JDN : Depuis leur inauguration nantaise en janvier dernier, vos “Spécimens” ont-ils évolué pour leur présentation au musée Bernard d’Agesci ?
RB : J’ai profité de la perspective de l’édition d’un livre avec un éditeur parisien pour poursuivre quelques réalisations d’images en radiographie. Avec Éric Guillot, le chercheur des collections, on s’est à nouveau retrouvé à transbahuter des animaux naturalisés au centre d’imagerie. Donc les personnes qui ont pu profiter de l’exposition à Nantes auront aussi trouvé de nouvelles choses à Niort.
JDN : Quelles ont été vos sources d’inspiration ? C’était un cheminement ou une volonté initiale de se baser sur la biologie ?
RB : Quand j’étais enfant, j’étais fasciné par les livres jeunesse qui proposent des coupes transversales d’architecture ou de bateau. Et puis, plus tard, à l’adolescence, j’ai lu les grands classiques des auteurs de science-fiction avec des questions autour du rapport entre humains et non-humains. Plus récemment, ma curiosité s’est posée sur des textes d’anthropologie qui déconstruisent les concepts de modernité, de nature et de culture. Je pense à Bruno Latour, à Philippe Descola ou à Baptiste Morizot. L’intuition m’est venue de confronter la technologie et la radiographie à cet objet ambigu qu’est l’animal naturalisé.
JDN : Comme une crainte que le vivant serait “muséifié” ou accessible seulement par une élite ?
RB : Oui, exactement. Dans un livre de Philip K. Dick, les animaux sont devenus très rares sur la planète Terre. Les personnes les plus riches ont des spécimens réels et les personnes de classe inférieure ont des reproductions assez ressemblantes, mais robotiques. On n’arrive pas à discerner lequel est vrai, lequel est faux. Les images de la série “Spécimens” répondent à cette question-là. On se rend compte qu’à l’intérieur de ces animaux naturalisés, il y a un certain nombre d’artifices et on voit le côté factice de ces bestioles. C’est un peu l’envers du décor.
JDN : Combien de temps a nécessité la fabrication de l’exposition ?
RB : C’est un projet qui a demandé plus de trois ans, de l’écriture à la production. La première étape a été de décrire le projet, de le nourrir de références. Après, il a fallu convaincre des acteurs à la fois publics et privés, avec le Muséum de Nantes et le Centre d’imagerie Beauséjour. Ça a été relativement facile, parce que côté Muséum, le directeur était très curieux d’ouvrir ses réserves à ce type de démarche. Ça a été un peu plus difficile de trouver un acteur pour le côté technologique et radiologique. Et puis il y a eu toutes les allées et venues entre les réserves et le centre d’imagerie, la sélection des animaux en fonction de leur famille et de leur potentiel de rendu à l’écran. Enfin, je récupérais un fichier spécifique à la technologie radio puis je le travaillais en numérique pour que la série soit cohérente dans son format et dans sa disposition.
JDN : Travailler avec des scientifiques était une nouveauté pour vous ?
RB : J’avais déjà travaillé avec des médecins et des psychiatres, mais pas des personnes en charge de collection de zoologie. C’est une approche qui me motive beaucoup parce qu’elle permet de décloisonner les pratiques, de faire venir un public non initié et lui permettre de découvrir des images étonnantes au sein d’un musée. Et puis, à l’inverse, ça permet aussi à des regards plutôt scientifiques de trouver un imaginaire dans ces images.
JDN : Justement, quelles réactions du public vous ont le plus marqué ou surpris ?
RB : Les équipes de médiation du musée sont confrontées à des questions telles que “c’est du bricolage ou de l’art ?”. Savoir comment c’est réalisé, est-ce qu’il y a vraiment de la paille à l’intérieur… L’exposition vient à point nommé répondre en images à des trucs et astuces des taxidermistes. Il y a, je pense, de la satisfaction à voir l’envers du décor.
JDN : C’est cette sensibilité au vivant que vous souhaiteriez que les visiteurs emportent avec eux ?
RB : Je pense que le public a toujours sa lecture propre. En tout cas, à titre personnel, je repense à toutes les fois où je suis allé dans les réserves, où j’ai parcouru les allées au début, en me disant que j’avais beaucoup de mal à mettre un nom sur tel ou tel animal. Je me sentais un peu bête, ignorant. Et puis, au fur et à mesure de mes visites, en discutant avec le chargé des collections, j’ai pu mettre des mots, reconnaître des espèces. Et finalement, ouvrir mon regard sur des détails de l’esthétique du vivant que je n’avais pas jusqu’alors et ça a enrichi mon point de vue et ma sensibilité. C’est peut-être le message que j’ai envie de faire passer : quand on prend le temps de se balader et de regarder les choses, on peut s’émerveiller assez facilement.
Interview @cinecharlie