Uber Eats Les damnés du bitume : enquête sur les livreurs Uber Eats.

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Les damnés du bitume : enquête sur les livreurs Uber Eats.

« Qui se cache derrière cette course effrénée pour satisfaire les papilles Niortaises ? »

Comme beaucoup d’autres villes en France, Niort est devenue depuis quelques années le théâtre d’une révolution douce mais néanmoins visible dans le domaine de la livraison de repas à domicile. Grâce – ou à cause – notamment de l’application UberEats, des milliers de Niortais commandent désormais leurs plats favoris depuis leur canapé. Qui se cache derrière cette course effrénée pour satisfaire les papilles Niortaises ? Pour le savoir, nous sommes allés à la rencontre de Jean, livreur Uber Eats. Histoire de découvrir son quotidien mouvementé. 

Sur son vélo électrique, Jean arpente midi et soir les rues du centre-ville de Niort, mais aussi celles plus calmes situées en périphérie de la ville. Originaire du quartier de la Brèche, il a choisi cette activité pour combiner sa passion pour le vélo, son goût pour le contact avec les clients et bien sûr pour devenir autonome financièrement. Rien d’anormal à 22 ans. Après avoir vérifié sur son smartphone cabossé que « tout est ok sur l’appli Uber Eats », le voilà prêt à entamer sa journée de livraisons. 

Le matin, il tente de planifier sa journée de livraison en fonction des heures de pointe, des zones les plus fréquentées (« Je tourne pas mal sur les zones de Saint-Florent ou Sainte-Pezenne, mais pas seulement. Une demande peut de toute façon venir de partout, parfois à des heures étranges si les restaurants sont ouverts »). Le smartphone sanglé au bras, armé de son sac isotherme indispensable pour la conservation de la nourriture, il se dirige vers les restaurants partenaires du quartier du Clou Bouchet ou du centre historique pour récupérer les premières commandes. « L’appli me donne tous les détails qu’il me faut pour livrer. Le plus important, c’est le meilleur itinéraire pour la livraison. Plus tu vas vite, plus tu fais de livraisons. Et plus tu livres, plus tu gagnes d’argent. C’est simple, non ? ».  

Simple, simple…C’est vite dit. Le métier de livreur n’est pas sans défis, et les embûches nombreuses. Jean doit tout d’abord faire face à la circulation parfois dense de certains quartiers (On n’en citera aucun pour ne pas froisser nos amis Niortais) ou aux conditions météos variables : pluie, vent, forte chaleur,… Sans parler des demandes toujours plus nombreuses les soirs de grandes finales, notamment de football. « Les soirs de finale de Ligue des champions ou de Coupe du monde, je peux faire jusqu’à fois trois sur la paie ». C’est aussi les soirs où il reçoit plus de pourboires que d’habitude, les clients ayant la victoire généreuse. En cas de défaite, par contre, c’est la douche froide, et la soirée peut se terminer aussi vite qu’elle avait démarré. Allez les bleus, donc. 

Ce que Jean apprécie surtout, c’est la liberté que lui procure la flexibilité de ce job pas comme les autres. « J’adore bosser quand je veux. Ça me permet aussi d’avoir une vie perso. En même temps, quand tu ne livres pas, rien ne rentre sur le compte bancaire. Donc je bosse beaucoup ». Liberté toute relative ?

En livrant des repas, Jean est également le témoin de rencontres nombreuses dans les rues de Niort. Des anecdotes ? Il en a à la pelle. Normal puisqu’il passe une grande partie de l’année dehors, soit sur son vélo, soit assis à côté, bavardant avec des collègues qui attendent comme lui un bip annonciateur d’une nouvelle livraison. Il y a aussi les conversations éphémères avec des clients curieux ou sympathiques, parfois esseulés. A l’entendre, le volet social du métier ne serait pas qu’un fantasme de bobo parisien. « Bien sûr que la plupart des clients disent juste Bonjour, Merci, Au revoir. Ou rien du tout. Mais certains vont plus loin, proposent un verre, discutent un peu, me demandent si je vais bien toucher le pourboire qu’ils ont mis sur la plateforme,… ».

Même si la plupart du temps les livraisons se déroulent sans accroc, il arrive que tout ne se passe pas comme prévu. Comme disait quelqu’un dont le nom m’échappe « Tout va bien jusqu’à ce que tout aille mal ». Jean n’en est pas là, mais parfois, ça dérape et il faut savoir réagir. Son pire souvenir ? Une commande pour un repas pour une dizaine de personnes dans un immeuble du quartier de Champommier. Arrivé sur place, Jean, qui maîtrise mal le coin, se rend compte que l’immeuble est tout récent et… qu’il n’y a aucune indication claire sur les boîtes aux lettres. « Le pire, c’était l’interphone qui ne marchait pas, et le client qui ne répondait pas quand je tentais de communiquer avec lui sur l’appli Uber Eats. Je me voyais déjà retourner au restau avec cette commande perdue ». 

Heureusement, Jean est pugnace. Après plusieurs minutes de recherche infructueuse, il demande de l’aide aux résidents de l’immeuble, peu coopératifs. Finalement, après une quête épuisante, il parvient à localiser l’appartement du client grâce à l’aide compatissante d’une voisine bienveillante. Le client ouvre alors la porte, furieux, et refuse la commande. « Il a fallu que je m’excuse. Le type, très agressif, disait que j’avais pris trop de temps  et que la nourriture ne ressemblait plus à rien, que c’était froid ». Leçon retenue. Jean prépare désormais au mieux toutes ses commandes avant d’enfourcher son vélo, et si besoin, il demande de l’aide à un collègue qui connaît le quartier.

Et la paie dans tout ça ?

Soyons brefs. Jean le dit très bien. « Je ne suis jamais payé pareil. Le montant de la course va dépendre de plein de choses :  la distance à faire, la durée de la livraison, les tarifs du moment,… ». Généralement, il touche entre 4 et 7 euros par livraison, c’est-à-dire entre 40 et 70 euros par soir. Mais ça varie beaucoup selon les pourboires et les saisons. En bossant régulièrement, il arrive à « se faire entre 800 et 1500 euros par mois. Parfois plus ». Pas certain que cela soit le meilleur plan de carrière pour racheter le Ritz, mais l’autonomie a parfois un prix, et le métier a ses avantages. Et quelques inconvénients…

Et la santé, ça va comment ?

En rentrant dans son studio après une longue journée de livraisons, Jean ressent un mélange de satisfaction et de fatigue. Il est temps d’oublier le livreur pour redevenir lui-même. Et se rassurer en se disant que la journée ne s’est pas si mal déroulée. Car le métier de livreur Uber Eats n’est pas sans risques pour la santé : rhumes, des maux de gorge et des courbatures. Les joies des métiers en extérieur. Sans oublier les risques d’accident : chutes, collisions avec des voitures ou autres. 

Même s’il respecte le plus possible les règles de sécurité (« Parfois, on ne respecte pas les feux rouges pour rester dans les temps de la commande, je ne vais pas dire le contraire »), il reste conscient des risques au quotidien. Et puis il y a aussi les maladies professionnelles, liées à la posture sur le vélo, à l’effort physique répété (vélo, escaliers,…). Certains de ses collègues ont développé assez jeunes des douleurs lombaires, voire des problèmes articulaires ou musculaires. Bref, mieux vaut être en bonne santé pour devenir livreur. Et être prudent si on veut le rester longtemps.

Histoire de prévenir plutôt que de guérir, Jean fait attention. Il prend des pauses régulières et maintient sa condition physique. Il se protège aussi des intempéries avec des équipements adéquats et surtout adaptés à la saison : vêtements, lumières. Quant au casque, il ne roule jamais sans. Comme il le dit si bien « Si je veux faire de bonnes livraisons encore quelques années, je dois être dans la meilleure santé possible ».

Texte @Albert_Potiron

Photo @realkafkatamura