EMEL

Engagée et à l’écoute des mouvements du monde, l’artiste tunisienne s’enivre de multiples sources d’inspiration qui la mènent là où on ne l’attend pas. Privée de concerts par la pandémie, elle en a profité pour livrer un album live et préparer de nouvelles chansons, entourée de femmes et de productions électroniques. De retour en tournée avec un passage attendu à Niort.


Enlevez ses disques des bacs world ou musiques traditionnelles ! Emel Mathlouthi se pose en chantre d’une culture métissée qui ne s’arrête pas aux frontières, qu’elles soient géographiques ou musicales, mélangeant les langues et les genres. Née il y a quarante ans à Tunis, elle se fait connaître en 2011 lors de la révolution tunisienne durant laquelle elle chante a capella le morceau Kelmti Horra (« Ma parole est libre » en arabe), titre de son premier album. Propulsée égérie du mouvement contestataire, elle vit désormais entre Paris et les Etats-Unis, autant d’endroits inspirants pour celle qui joua adolescente dans un groupe de métal, reprenant alors David Bowie, Nirvana, Siouxsie & the Banshees, Placebo ou Rammstein, et qui prône une émancipation de la femme par et dans la musique. La liberté comme fil rouge d’une carrière qui surprend à chaque étape.

E M E L

Votre album live, Everywhere We Looked Was Burning (Live), était-il un moyen de garder le contact avec la scène durant l’arrêt des concerts ?


Je suis restée attachée à ce format live car je considère que les chansons ne prennent vraiment vie que sur scène. Chez moi particulièrement car je ne joue jamais de la même façon, au grand regret de mes musiciens ! J’ai besoin d’être constamment en vie, et je ne suis donc aucun programme établi, même d’un concert à un autre dans une même tournée. Une chanson s’apparente à un tableau qui ne finirait jamais. Je change d’arrangements, la voix prend une plus grande ampleur. Par ailleurs, j’enregistre tous les concerts car on ne sait jamais quand la magie va opérer. Je dispose d’un très grand nombre de fichiers, au point de m’y perdre. Il a fallu trier, puis la magie du mix a opéré. Je suis contente car c’est une facette de moi que beaucoup ne connaissent pas car il est impossible de tourner partout. L’album mélange des chansons du dernier album à des classiques de ma carrière, qui ont trouvé leur consécration sur scène, issus de mes deux premiers albums, Kelmti Horra et Ensen. J’ai choisi ce titre, Everywhere We Looked Was Burning (Live), car les sonorités et les arrangements sont liés à cet album, avec une formation spéciale, éloignée de la batterie classique mais avec deux batteurs, pour un travail à la fois très percussif et électronique.


Son titre reprend celui du précédent album studio, Everywhere We Looked Was Burning, quelle était sa signification ?


Je l’ai conçu durant l’automne 2017. Quand je me suis retrouvée à le défendre sur scène deux ans plus tard, des forêts brûlaient en Amazonie et en Afrique, il y avait des manifestations en Ukraine, à Hong Kong, au Chili, au Liban, aux États-Unis… J’ai réalisé un parallèle entre la nature et la rue qui brûlent, sur lequel j’ai rebondi durant la tournée. J’avais tenté de porter un message fort sans m’attendre à ce que ça tourne à un vrai incendie. C’était à la fois inquiétant mais plein d’espoir, d’où l’utilisation du passé dans le titre. Va-t-on pouvoir en tirer les leçons et construire quelque chose de nouveau ? J’ouvre la porte à une prise de conscience.


Comment êtes-vous venue à la musique ?


Je n’ai jamais été encouragée à jouer mais j’ai eu de la chance d’être imprégnée de musique classique toute petite. Beethoven, Vivaldi, Mozart… c’était mon réveil du dimanche matin grâce à la belle collection de vinyles de mon père. J’ai grandi à ces sons-là et je pense que cela a créé beaucoup de choses en moi, qui m’accompagnent toujours. À l’image des cordes, très importantes dans ma musique. J’ai aussi été confrontée à la littérature, arabe et française. Plus tard, j’ai lu les classiques français, c’est une partie très précieuse de l’éducation d’autant plus aujourd’hui où les images à l’écran tendent à vous « bouffer le cerveau » avec des formats de plus en plus éphémères.


On vous classe souvent en world music, ça vous choque ?


C’est très dur d’être ainsi définie en Occident. Comme s’il incarnait toujours la modernité et le reste du monde, les traditions. Sur mon premier album, je chantais en arabe mais il n’avait rien à voir avec les musiques traditionnelles. Tous les médias ne disaient que ça : « entre traditions et modernité… » Cela faisait beaucoup rire en Tunisie où on sait que mes chansons n’ont rien à voir avec les musiques traditionnelles. J’ai commencé par la guitare, trouvé ma propre voie en tunisien mais c’est tout. Je n’ai pas les moyens de chanter du chant traditionnel, tant tunisien que moyen-oriental. Je ne l’ai pas appris. Dans le monde arabe, ma voix est d’ailleurs jugée occidentale.
En Tunisie, c’était normal de grandir à travers plein de cultures différentes. J’ai grandi avec des compositeurs russes, italiens, autrichiens, en même temps que des chanteurs arabes comme Cheikh Imam ou Marcel Khalifé. Mais Erik Satie et Arvo Pärt me parlent plus qu’Oum Kalthoum. J’avais un groupe de métal et aucun problème à me déplacer musicalement entre les pays et les cultures. Ça parait cliché mais quand on me demande quel public je cible, c’est l’humain. Ma définition tient justement à ce mélange de cultures, de langues. Le rock, le folk, la chanson engagée, l’électro ou l’opéra… je les ai en moi.


Que reste-t-il de votre passion pour le métal ?


Quand j’ai commencé à faire mes propres choix, le métal et le rock ont immédiatement parlé à mes attentes rebelles, libératrices. Un groupe comme Rammstein me donnait l’énergie mais aussi l’émotion que je cherchais. Très vite avec mon groupe, ça a été le métal pour sa famille et sa culture. En Tunisie, c’est presque interdit d’être différent. Le métal, lui, te prend avec tes différences. Je pourrais chanter sur de la musique drone pendant trois jours sans problème. J’ai d’ailleurs fait une tournée avec le groupe OM sur la côte ouest des Etats-Unis et à New York. C’était une combinaison idéale car son public était très réceptif, énormément dans l’émotion.


Où vous mène votre engagement ?


Je prends un virage plus conscient, féministe. J’ai décidé que mon prochain album serait féminin. J’ai contacté une dizaine de productrices et artistes pour ce disque qui sera plus pop, plus rythmé, avec des chansons de trois minutes en anglais, en arabe, un rap en français et en arabe… J’ai trouvé une formule où je me sens libre. Encore un nouveau virage.


Comment jugez-vous le rôle de la musique et de la culture ?


Une place très importante. L’être humain a été capable de créer la beauté à travers l’art, la poésie, la musique… Cela parlera toujours instantanément aux humains, ça me rassure sur mon utilité. Quand on est dès son plus jeune âge en contact avec la musique, l’art ou la littérature, cela crée de meilleures personnes altruistes qui embrassent leurs différences. Le métissage culturel est quelque chose dont on ne parle pas assez alors que c’est lui qui produira de meilleurs êtres humains, de meilleures sociétés.