Julien Lombardi Les yeux vers les étoiles

 Julien Lombardi
Les yeux vers les étoiles

Lauréat du prix 2024 photographie et sciences avec sa série “Planeta”, Julien Lombardi s’apprête à exposer à la Villa Pérochon. Diplômé en anthropologie, il offre un regard singulier sur le désert mexicain, à la frontière de la technologie et de la spiritualité, qu’il décrypte avec nous malgré le décalage horaire.

JDN : Bonjour Julien, tu vis au Mexique où tu as réalisé “Planeta” dans le désert de Sonora. Peux-tu nous présenter ton travail ?

JL : Je suis installé au Mexique depuis 2020, après y avoir travaillé dès 2017. Mes sujets mêlent l’enquête anthropologique et l’expérimentation sur la photographie, avec des expositions souvent en France.

JDN : Le contexte créatif diffère-t-il entre les deux pays ?

JL : Il y a un vrai paysage artistique et culturel au Mexique. Mexico est la deuxième ville mondiale pour le nombre de musées, après Londres. On a un pays avec une constitution plutôt tournée à gauche, mais qui hélas annonce un peu le futur qui nous attend en France : moins de programmes publics d’aide, une prise de relais par des fondations privées ou des organisations philanthropiques… Les bourses se raréfient.

JDN : Le Mexique est-il habitué aux artistes explorant son territoire ?

JL : Culturellement, il n’est pas si différent de l’Europe. Par contre, c’est un grand pays avec une cartographie compliquée, où les choses qui pourraient être simples ne le sont jamais, car il y a souvent des complications d’accès, d’autorisation… La réalité, qu’on va appeler socio-politique ou sécuritaire, change un peu la donne. Tout a des conséquences plus importantes. Une sécheresse, par exemple, touche un territoire de la taille de la France. Les migrants du Vénézuela, de Colombie ou d’Amérique centrale représentent des milliers de personnes. De même en termes de diversité culturelle, de biodiversité…

JDN : Ton parcours t’aide-t-il à appréhender cette diversité ?

JL : Effectivement, je n’ai pas fait d’études artistiques, j’ai un diplôme d’anthropologie à la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme, à Aix-en-Provence. La photographie, je l’ai apprise sur le tas, en travaillant comme assistant, en studio, ou comme photographe commercial.

JDN : Qu’est ce qui t’a attiré vers le Mexique ?

JL : Initialement, des raisons personnelles, puis une fascination pour les enjeux du pays. Mon précédent projet “La terre où est né le Soleil” m’a immergé quatre ans dans un désert, où j’ai vécu partiellement dans une communauté. De fil en aiguille, ma pratique s’est ancrée là-bas. Ce projet documentait une terre sacrée des indigènes Huichols, aux prises avec le capitalisme extractiviste et la globalisation. J’ai essayé de montrer leur résilience, leurs luttes, observer le local à travers le global.

JDN : “Planeta” était en gestation à ce moment-là ?

JL : Plus ou moins. Là-bas, j’ai vu des gens se battre pour interdire des projets qui signifiaient la destruction du site. Et je me souviens qu’un jour, en levant la tête, j’ai vu un satellite de Starlink traverser le ciel. Et là, je me suis dit : cette anthropisation atteint une autre échelle. Les indigènes, c’est nous aussi. C’est tous les humains quoi.

JDN : C’est ce qui t’a amené à tourner cette série “Planeta” vers le ciel.

JL : Oui, c’est vraiment un regard sur l’espace et la terre, une relation entre le mythe et le vivant. J’y développe aussi un discours critique sur la photographie, souvent liée à la propagande ou à l’extraction de ressources telles que les sels d’argent utilisés pour ses capteurs photosensibles. Tout comme l’ordinateur mais en plus ancien, la photographie reflète le niveau technologique occidental, visible aussi dans l’exploration spatiale ou l’astronomie

JDN : Cette critique m’évoque la croyance selon laquelle on vole l’âme d’une personne en la photographiant.

JL : Tout à fait. La photographie peut être perçue comme dangereuse, car elle est profondément ancrée dans une culture occidentale et elle résulte de certains codes de représentation de l’autre.

JDN : Les images de “Planeta” semblent grandioses. Tu vas privilégier les grands formats ?

JL : Au Jeu de Paume, j’avais créé une installation immersive avec des tirages imposants, comme ce cratère en 5×2 mètres. Pour la Villa Pérochon, j’y réfléchis tout en produisant encore de nouvelles images. Je travaille avec des laboratoires en optique et en astrophysique, avec des simulations de la NASA… Je produis beaucoup, et ensuite, quand le travail rencontre un espace, il y a des œuvres qui s’adaptent, qui prennent un sens et d’autres qui disparaissent.

JDN : J’imagine que ton agenda est bien rempli ou tu te laisses le temps de penser à d’autres choses ?

JL : C’est vrai que, quand on travaille à l’intersection de l’art et de la science, il ne s’agit pas seulement de prendre son sac à dos et de partir marcher. Il faut aussi se coordonner avec des chercheurs qui ont d’autres choses à faire, et du coup, quand on a une demande, il faut composer avec l’imprévu. Ce sont d’autres échelles de calendrier. Au final, il y a un principe de réalité : on ramène ce qu’on peut et on compose avec.

 Interview @cinecharlie

Photos @julien_lombardi