François-Xavier Ménage, La loi du terrain

Grand reporter pour le groupe TF1, François-Xavier Ménage nous a embarqué avec son premier roman, “Les Têtes Baissées”, une plongée cauchemardesque dans la vie des employés d’un abattoir français. Mais qui du journaliste ou de l’écrivain a véritablement pris la plume dans ce récit aux accents hélas trop quotidiens ? Invité d’honneur de la SHAAPT (Société d’Histoire, d’Archéologie et des Arts du Pays Thouarsais), l’ancien présentateur de “Capital” sur M6 nous révèle sa méthode d’écriture avec une fougue rebelle et contagieuse.

François-Xavier Ménage

Comment se déroulent ces rencontres à Thouars ?
Merci, le salon se passe très bien. J’adorerais vous dire que je pars ici sur des discussions uniquement littéraires, mais dans toutes les conversations, je reviens au journalisme assez vite. L’écrivain et le reporter ont le même souci de représenter, c’est mitoyen. Mais ma maison reste finalement le journalisme. C’est ma nature, ma religion. Cela dit, ce fut un plaisir incroyable de lui faire cette petite infidélité grâce à ce roman. C’était une joie incomparable, la plus égoïste depuis mes sauts en parachute [rires].

Justement, pas trop d’appréhension avant ce “saut dans le vide” du premier roman ?
Je n’ai pas connu l’angoisse de la page blanche. Mon éditeur m’avait dit : “vas-y, lance-toi”, et en deux minutes il m’a donné de précieux conseils, je le remercie infiniment. Puis j’ai adoré cet aspect fou et libre de se retrouver face à soi-même, sans personne pour vous emmerder. Et je me suis rendu compte que j’étais en capacité d’écrire à tout moment, n’importe où. Ce plaisir d’écriture peut naître tout de suite, même à 3 heures du matin un lendemain de cuite [rires] C’est le travail de relecture qui a ensuite été un peu douloureux, car il était moins naturel et demandait de la précision. Ça venait tellement du profond de moi, j’ai voulu conserver le manuscrit le plus longtemps possible, garder ce rapport intime à mon travail. J’ai partagé le récit avec ma femme et mon éditeur, c’est à peu près tout.

Comment avez-vous préparé la partie documentaire de cette incursion dans les abattoirs ?
Des personnes que je connais ont travaillé dans ces établissements après le lycée. Et le premier reportage étudiant que j’ai réalisé était dans un abattoir. Ça m’a percuté, et à l’époque je ne mangeais pas de viande. La souffrance animale est un vrai sujet mais j’avais envie d’évoquer les conditions de travail, je trouve qu’on n’en parle jamais. Ce sont des postes excessivement durs et j’étais très admiratif de ces employés qui y passent 10, 15, 30 ans de leur vie. Je me suis demandé comment on peut exprimer cette douleur, et ce qu’il arrive quand on est en relâche et qu’elle vient percuter autre chose dans le cadre de la famille. J’ai lu des dizaines d’études sur le sujet pour me rapprocher de ce ressenti, et essayer d’être le plus juste possible.

« C’est le terrain qui a raison. »

Un traitement à l’écran aurait-il selon vous dénaturé vos propos ?
C’est vrai que, dans le roman, j’ai un petit moment de cruauté vis-à-vis du reportage télé. Mais cela reste une matière très compliquée à visualiser, et là c’est le journaliste de télévision qui vous parle. Je savais qu’un documentaire existait sur ce sujet du vécu des employés, la réalisatrice y a fait une série d’interviews dans la nature, où la cruauté n’est jamais montrée. Je me suis interdit de le regarder, pour ne rien lui piquer. [ndlr, il s’agit du film “Les Damnés, des ouvriers en abattoirs” d’Anne-Sophie Reinhardt] Je viens moi-même d’une ville de 10 000 habitants, Ploërmel. Ni grande ville, ni périphérie, il y a comme ça des territoires brumeux qui n’existent pas souvent à l’écran, ou alors c’est très champêtre ou pittoresque. Ce sont des zones où il n’y a parfois qu’un seul type de boulot, c’est important de les situer.

On est effectivement loin des clichés. Dans votre livre, l’un des protagonistes regarde des films d’Ozu.
En tant qu’amoureux du Japon, il était hors de question de commencer autrement ! Il y a quelque chose de totémique là-dedans, mais en tout cas je ne vois pas pourquoi mes personnages ne regarderaient que des conneries à la télé. Mon outil de prédilection reste l’image : Dieu sait que j’aime le terrain, et dans ma tête tout était extrait, pensé comme une scène de reportage. Quant à une possible adaptation au cinéma, le livre n’a pas du tout écrit dans cette intention, même si j’adorerais vous dire que Steven Spielberg m’a contacté [rires]. Enfin non, plutôt Steven Soderbergh ! J’ai aussi lu le livre “Le quai de Ouistreham” de Florence Aubenas, qui a été adapté à l’écran récemment par Emmanuel Carrère. Aubenas est vraiment la papesse du métier de reporter terrain, je vais rester très humble face à son talent incomparable.

Que peut-on vous souhaiter pour la suite ?
J’ai des idées qui surgissent pour un deuxième roman, mais ce ne sera pas pour tout de suite. Ma priorité est de continuer à faire du terrain. Il a fallu que je passe par le roman pour être renforcé dans ma passion du journalisme. J’ai le feu sacré qui continue à brûler, j’ai bien de la chance et je m’en rends compte. J’ai ainsi pu partir en Ukraine au début du conflit, c’était humainement et journalistiquement très fort. Là je couvre beaucoup de questions d’inflation et de coût de la vie en France. C’est le terrain qui a raison, plus que jamais. Quant à mon séjour à Thouars, après avoir discuté avec des lecteurs à la médiathèque, on va ce soir échanger sur le livre avec cette association pour la préservation de la culture. Je ne sais pas s’ils ont des questions pour moi, mais moi j’en ai plein pour eux [rires].