Docteur Éric Behbahani La beauté mais pas à tout prix.

Docteur Éric Behbahani
La beauté mais pas à tout prix.

Le Docteur Éric Behbahani spécialiste en chirurgie plastique , reconstructrice et esthétique opère depuis plus de vingt ans. Dans un secteur bouleversé par les réseaux sociaux et les dérives du low cost, il alerte sur la banalisation des opérations esthétiques et défend une approche plus éthique et lucide ancrée dans la médecine. 

Vous avez connu la médecine très jeune, dans un contexte particulier. Qu’est-ce qui vous a motivé à en faire votre métier ?
J’ai grandi dans un pays en guerre, et enfant, je voyais à la télévision des blessés graves. C’est là que j’ai connu mes premières notions de médecine, à travers la médecine de guerre. Ces images ont été un déclencheur : j’ai voulu aider, soigner… Et à travers ces blessés, j’ai aussi découvert la chirurgie réparatrice.

Vous êtes aujourd’hui chirurgien esthétique. Comment en êtes-vous arrivé à cette spécialité ?
C’est venu progressivement. Après le tronc commun de médecine, j’ai passé l’internat et choisi la chirurgie plastique et esthétique. On commence toujours par la chirurgie réparatrice : cancers, brûlés, accidents. Puis, on se rend compte que réparatrice et esthétique sont liées. L’une mène naturellement à l’autre.

La chirurgie esthétique est de plus en plus banalisée. Comment percevez-vous ce phénomène ?
Il y a un réel besoin de bien-être aujourd’hui. Mais il faut distinguer l’intervention qui répond à une vraie gêne physique ou psychologique, de celle dictée par un effet de mode ou un « coup de tête ». Notre rôle, c’est aussi de savoir dire non. Comme le disait un de mes maîtres : un bon chirurgien esthétique, c’est celui qui sait refuser.

Les réseaux sociaux ont transformé la perception de votre métier. Comment vivez-vous cela ?
Il y a eu un basculement, notamment depuis le Covid. Les réseaux ont popularisé notre métier, parfois en le dégradant. Certains actes sont vus comme légers, alors qu’ils restent médicaux, parfois invasifs. Il faut le rappeler : dans chirurgie esthétique, il y a chirurgie.

Le tourisme médical vers la Turquie ou la Tunisie s’est beaucoup développé. Qu’en pensez-vous ?
C’est une réalité. Mais beaucoup de patients reviennent avec des complications. Attention, je ne généralise pas : il y a des médecins sérieux là-bas. Mais les bons pratiquent aux mêmes prix qu’en France. Ce n’est pas un secteur où on peut chercher du low-cost sans risque.

Et ces complications, vous les voyez ici ?
Oui, nous les prenons en charge. Mais la réparation coûte souvent plus cher que l’intervention initiale. Et elle n’est pas remboursée par la Sécurité sociale. Ce sont des patients démunis, parfois abandonnés par ceux qui les ont opérés sans réel suivi.

Le suivi est donc un point central ?
Essentiel. Nous voyons nos patients plusieurs fois avant, et après. Une greffe capillaire, par exemple, implique quatre rendez-vous post-opératoires le premier mois. Cela n’existe pas dans les chaînes de tourisme médical.

Votre métier évolue aussi grâce à la technologie. Comment vous tenez-vous à jour ?
Je passe beaucoup de temps dans les congrès. Nous avons même présenté une technique opératoire qui révolutionne le suivi post-opératoire. L’IA commence à s’intégrer aussi, notamment dans la détection de tumeurs. C’est passionnant.

La médecine française est souvent critiquée pour sa lourdeur. Qu’en pensez-vous ?
Le système arrive à ses limites. La santé a un coût, et nous devons l’accepter. Beaucoup sont prêts à investir dans la technologie ou la mode, mais pas dans leur santé. Pourtant, de plus en plus de patients se privent d’autre chose pour se payer un check-up ou une intervention.

Votre cabinet est aujourd’hui à part de la clinique, comment fonctionne cette organisation ?
J’ai commencé à la clinique Inkermann, puis l’activité a grandi. On a ouvert Carré Esthétique Inkermann, totalement indépendant, mais je continue à opérer à la clinique. On collabore aussi avec l’hôpital de Niort, notamment pour former les internes. Ce modèle en lien entre public et privé, c’est, je pense, l’avenir.

Avez-vous déjà reçu une demande extrême, du type « changer d’apparence pour fuir une vie » ?
Oui, il y a des cas de dysmorphophobie, où la perception de soi est faussée. Il faut savoir détecter ces signaux. On voit aussi des demandes liées à des transitions de genre, mais là, la prise en charge est très encadrée et je n’opère que des personnes majeures dont le changement d’identité a été validé.

Les mineurs trans sont parfois sous traitement hormonal. Quelle est votre position ?
C’est une question complexe. Mais en France, tout est très encadré. Il y a toujours un suivi psychologique, des endocrinologues spécialisés. Personnellement, je n’interviens qu’après le changement d’identité reconnu, sur des patients adultes. Parce que la chirurgie, elle, laisse des traces irréversibles.

Vous évoquiez tout à l’heure la Turquie, le phénomène semble avoir pris une ampleur incroyable. Qu’en est-il concrètement selon vous ?
C’est devenu un vrai business. Il y a énormément de Turcs qui eux-mêmes se font greffer les cheveux. On les repère dans les avions avec leur bandeau, le crâne rasé. Mais ce qui me frappe, c’est le manque total de suivi.

Donc vous observez beaucoup de ratés ?
Énormément. On voit des jeunes de 22 ou 23 ans greffés jusque très bas sur le front, sans réflexion à long terme. À 30 ans, ils perdent les cheveux autour, et ça donne un effet de deux touffes isolées. C’est irrattrapable. Parfois on est obligé de faire des épilations au laser pour retirer les implants. Une aberration.

« Un bon chirurgien esthétique, c’est celui qui sait refuser. »

Que se passe-t-il quand il n’y a plus rien à prélever à l’arrière du crâne ?
Certains se tournent vers la dermopigmentation, du tatouage capillaire. Mais c’est une solution de camouflage, pas une réparation. On a même une infirmière ici qui pratique ce type de tatouage avec notre nouveau laser Pico, un investissement énorme. Ces machines coûtent plus de 100 000 euros, certains centres se font cambrioler pour ça.

Pourquoi la Turquie a-t-elle autant développé cette activité selon vous ?
Parce que c’est moins cher, tout simplement. Mais ce n’est plus toujours vrai : parfois, les prix sont similaires à ceux pratiqués en France. Le vrai problème, c’est la sous-traitance. J’ai vu un reportage où un patient contractait avec un chirurgien français, mais au moment de l’opération, il avait affaire à un praticien turc qui ne parlait même pas français. C’est une tromperie.

Et ce genre de pratique existe aussi en France ?
Malheureusement oui. Certains centres sous-traitent à des équipes venues de l’Europe de l’Est. On se retrouve avec des pseudo-professionnels qui n’ont pas de formation médicale. J’ai vu une formatrice en greffe capillaire qui avait un BEP force de vente ! Elle montrait aux médecins ce qu’il fallait faire… On marche sur la tête.

Les esthéticiennes, influenceuses ou sophrologues se revendiquent parfois expertes en injections ou en soins… Où est la limite ?
C’est interdit, mais ça explose. On appelle ça les « fake injectors ». Certaines se font passer pour professionnelles, injectent dans des salons ou à domicile. J’ai reçu une patiente avec une boule noire au visage : elle s’était fait injecter par une Russe itinérante entre Marseille et La Rochelle. Elle avait payé le même prix que chez nous… mais avec des produits douteux.

Comment lutter face à cette désinformation massive ?
Par l’éducation. Il faut que les patients comprennent qu’un bon prix, ce n’est pas forcément une bonne affaire. Nous devons faire notre part, mais les médias aussi. Et les influenceurs ont une lourde responsabilité quand ils vendent ces prestations comme de simples soins beauté.

Mais il y a aussi des avancées technologiques. Peut-on espérer un avenir plus prometteur ?
Oui, et il est passionnant. On parle désormais de culture de cheveux : prélever quelques cheveux, les envoyer en laboratoire et en recevoir des milliers à greffer. C’est coûteux aujourd’hui (environ 50 000 €), mais ça va se démocratiser dans les prochaines années. Ce sera la fin des greffes hasardeuses et de la dépendance aux zones donneuses limitées.

Donc vous êtes optimiste ?
Oui, parce que la technologie évolue vite. Mais à condition qu’on garde une éthique médicale solide. Informer, c’est notre meilleure arme. Et je crois qu’on peut y arriver, avec de la rigueur, de la passion… et un peu de patience.

Interview : @Ch_taker

Photos : Lambert Davis