Colours in the Street
Embrasser le français, c’était ressentir pour exister
Après avoir conquis les scènes internationales en anglais, le groupe Colours in the Street opère un virage artistique majeur avec Insomnie, leur tout premier album intégralement écrit en français. Entre confidence intime sur le cap de la trentaine, secrets de création nocturne et préparation de leur concert très attendu à l’Élysée Montmartre, Alex Poussard, se livre à cœur ouvert sur ce défi brut et fédérateur.
Insomnie est votre premier album entièrement en français. Pourquoi avoir choisi de franchir ce cap aujourd’hui ?
Alex : De base, on a grandi avec la musique anglo-saxonne (les Beatles, Coldplay, U2). C’était évident pour nous de chanter en anglais. Mais on a eu cet ovni dans notre répertoire, la chanson Aux Étoiles, qui est notre plus gros succès et qui nous porte depuis des années. On voulait refaire du français, mais on cherchait le bon timing. Après notre troisième album et des singles très internationaux, on est arrivés à un moment où on pouvait repartir à zéro sur un concept. En tant que musicien, j’avais besoin de casser nos codes, de prendre des risques et de changer nos routines de composition. J’ai proposé l’idée d’un album 100 % français. On a mis un an et demi à le faire, et on en est super fiers parce que le public l’a ultra bien accueilli.
Qu’est-ce que l’écriture en français vous a permis d’exprimer que l’anglais ne permettait pas forcément ?
Alex : Le français force à une sincérité immédiate. Avec l’anglais, on peut parfois se cacher derrière la musicalité des mots. Le français met le texte à nu. Ça nous a permis d’aller chercher des choses beaucoup plus profondes, plus directes, qui touchent les gens en plein cœur dès la première écoute.
Le titre de l’album évoque ces nuits où les pensées prennent toute la place. Quelle a été votre propre expérience de l’insomnie dans la création de cet album ?
Alex : Le concept s’est fait au fur et à mesure. Je suis quelqu’un de très nocturne, j’aime travailler de nuit car c’est inspirant ; c’est le moment où le cerveau est dans un état particulier et où plein de choses nous passent par la tête. Au bout de quelques chansons, on s’est rendu compte que les thématiques abordées étaient des sujets profonds qui, finalement, nous empêchent de dormir la nuit et nous font réfléchir. Cet album marque une étape, celle de la trentaine, qui est une période incroyable à passer. On y parle d’amour, de deuil, de manque, d’angoisse, de la peur de vieillir, et on y fait un hommage à nos grands-parents qui disparaissent les uns après les autres. Tout ce qu’on traversait, c’était ce qui traverse l’esprit lors d’une insomnie.
Vous décrivez l’album comme une œuvre « brute » et intime. Avez-vous eu le sentiment de vous dévoiler davantage que sur vos précédents projets ?
Alex : Complètement. C’est un véritable état des lieux de notre vie d’humains, d’hommes, de jeunes hommes de 30 ans. On a sorti ce qu’il y avait de plus profond en nous. Quand tu chantes dans ta langue natale des sujets comme la perte ou le doute, tu ne peux pas tricher. Tu te livres entièrement.
Comment est née la phrase « Ressentir pour exister », qui semble être le fil rouge de l’album ?
Alex : Elle est née justement de tout ce travail et de ces réflexions. Je pense que le fait de « surpenser » (overthinker) les choses la nuit n’est pas anodin : c’est un passage obligé, souvent un chemin vers la solution d’un problème que tu as au fond de toi. C’est en sentant et en ressentant toutes ces émotions, même les plus douloureuses, qu’on se sent vivant, humain, unique et soi-même.
Parmi les thèmes abordés — souvenirs, doutes, vulnérabilité — lequel a été le plus difficile à mettre en musique ?
Alex : Probablement le deuil et l’hommage à nos grands-parents. Trouver la juste pudeur en musique pour parler de la disparition des proches, sans tomber dans le pathos mais en restant lumineux, c’était un vrai défi de composition.
Y a-t-il une chanson de l’album qui résume particulièrement bien l’état d’esprit du groupe aujourd’hui ?
Alex : Le titre éponyme Insomnie, ou la chanson qui parle plus directement de ce cap de la trentaine. Elle synthétise bien ce mélange d’énergie pop propre à Colours et cette nouvelle maturité textuelle.
Est-ce que le passage au français a influencé votre manière de composer les mélodies ?
Alex : Oui et non. Pour les textes, la prise de risque était totale, mais pour la musique, j’estime que ça reste du « Colours » dans tous les cas. On garde notre ADN pop et notre efficacité mélodique, mais les lignes de chant se calquent différemment sur les sonorités de la langue française.
Vous êtes réputés pour vos performances live très intenses. Qu’est-ce qui fait, selon vous, un grand concert ?
Alex : C’est l’énergie et l’échange. Par exemple, on vient de rejouer à la maison, à Niort, dans une salle comble. L’énergie était tellement folle que c’était un concert incroyable. Un grand concert, c’est quand la barrière entre la scène et la salle disparaît.
Vous avez joué partout dans le monde : Europe, Asie, Australie, Amérique du Sud. Quel public vous a le plus surpris ?
Alex : Voyager avec des chansons en anglais nous a ouvert les portes de pays magnifiques. Mais le plus surprenant, c’est de voir aujourd’hui à quel point notre répertoire en français est aussi capable de voyager et d’ouvrir « une sorte de possibilité au monde ». Le public est universel quand l’émotion est sincère.
Comment parvenez-vous à créer cette connexion si forte avec le public, même lorsque vous jouez devant des spectateurs qui ne connaissent pas encore vos chansons ?
Alex : On propose des sujets assez fédérateurs. Tout le monde ressent le manque d’une personne, l’amour, ou la peur de vieillir. Quand les gens s’identifient aux thèmes, la connexion se fait naturellement, qu’ils connaissent le groupe depuis dix ans ou depuis dix minutes.
Après avoir rempli La Cigale et le Trianon, que représente pour vous la date à l’Élysée Montmartre le 20 mars 2027 ?
Alex : C’est la suite logique pour les concerts à Paris. Quand tu fais une Cigale, tu fais un Trianon et après tu fais un Élysée Montmartre : c’est un peu la triplette gagnante à faire ! C’est une grosse étape pour nous, un gros challenge à chaque fois car ce sont de très grandes salles, mais on a la chance d’avoir un public fidèle qui répond présent. On a trop hâte.
Dans un monde où tout va toujours plus vite, pensez-vous que les moments d’insomnie sont parfois aussi des moments de vérité ?
Alex : Ouais, complètement. Il y a un éclair qui se passe dans le cerveau à ce moment-là, qui remet les points sur les « i » et les barres sur les « t » et qui te fait réaliser les choses. C’est un album qui, on l’espère, fera penser les gens à eux et fera avancer les choses chez chacun d’entre nous.
« Insomnie » (@velvetcoliseum)
en tournée dans toute la France
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Interview @elisahumann
Photos @Noji