Bruel, une nuit en roue libre

Sexagénaire fatigué de tout ? Pas du tout ! Au contraire ! Après 2h30 de concert, Patrick Bruel nous est apparu frais, pas blasé pour deux sous, ouvert et intéressé par tous les sujets qui se présentaient. Rock, famille, foot, politique, cinéma,… une conversation foisonnante, non formatée et passionnante.

Vous vous êtes lancé dans une grande tournée acoustique. L’idée vous est venue du confinement et des vidéos que vous avez postées depuis chez vous ?

C’est comme si les gens étaient entrés dans mon salon par millions. Donc, quand nous avons pu repartir sur les routes, je me suis dit qu’il serait émouvant de traduire ça en débarquant seul avec ma guitare dans les villes de mes fans.

Et vous leur avez demandé leur avis sur la setlist de cette tournée?

Oui et j’ai été impressionné et ému par leurs choix. Souvent, ces chansons n’étaient pas des singles connus, loin de là… mais des mélodies qui les ont marqués à un moment de leur vie.

Qu’est-ce que le confinement a changé dans votre vie personnelle ? Quel sentiment la situation vous a-t-elle inspiré ?

Je crois qu’on a tous craint que nos vies d’artistes ne reviennent pas à la normale. Qu’il y ait un avant et un après, sans plus jamais avoir la possibilité de nous produire librement. En cela, la mise en place du Pass sanitaire et la campagne de vaccination sont apparues comme de véritables espoirs. Faisons confiance !

Était ce une période pour penser à ce que vous alliez transmettre à vos enfants malgré la distance qui vous sépare ?

Tout à fait, j’ai vu les choses d’une manière plus approfondie dans le rapport à mes amis, ma famille. J’ai toujours été très proche de mes enfants, même depuis qu’ils habitent aux USA. Cette période nous a encore plus rapprochés car ils ont passé le confinement en France avec moi.

«Je jouerai un jour en Algérie, c’est mon destin.»

Patrick Bruel concert

A propos d’enfance : vous êtes né en Algérie, pays que vous avez quitté à l’âge de trois ans. Pensez-vous y jouer un jour ?

C’est indispensable. On a essayé plusieurs fois de jouer là-bas avec le chanteur Idir notamment. Mais à chaque fois j’ai eu un contretemps. Je sais que je vais m’y produire un jour, c’est mon destin.

«On a mis des sujets sous le tapis pendant 40 ans, forcément ça ne peut que vous exploser à la gueule un jour. »

En 1991, vous aviez fait un passage remarqué dans 7 sur 7, l’émission politique d’Anne Sinclair sur TF1, en prenant des positions fortes contre le Front National. Trente ans après, rien n’a changé. C’est même pire non ?

Je ne suis pas étonné que les lignes n’aient pas bougé. On a mis des sujets sous le tapis sans vouloir en parler pendant quarante ans. Forcément ça ne peut que vous exploser à la gueule un jour. Nous avons subi le syndrome « de la place vacante » et certains se sont engouffrés dans cet espace avec plus ou moins de vision et de talent. Cela démontre bien qu’il y a des sujets à prendre à bras le corps et qu’il faut les régler pour laisser moins de place au discours populiste. 

«J’estime que le rôle de l’artiste c’est d’user de son droit de parole mais pas d’en abuser.»

On aurait tendance à vous comparer à Bernard Tapie. Tout comme lui vous avez porté plusieurs casquettes : acteur, chanteur, entrepreneur… Il est même devenu ministre. Et vous, on n’est jamais venu vous chercher en politique ? 

(Il acquiesce). Vous pouvez tout à fait me comparer à Tapie. J’ai un profond respect pour lui. Il était honnête dans ce qu’il faisait, c’était un hyper actif, on a besoin de gens comme ça. Évidemment, on est venu me chercher mais je n’ai jamais sauté le pas en politique, je ne me sentais pas utile.

Je l’ai sans doute été de temps en temps, en prenant la parole sur des plateaux TV ou en privé avec des politiciens influents qui me demandaient mon avis. Mais ça n’allait pas plus loin.  J’avais une force avec moi, j’avais Guy Carcassonne (son ami juriste mort en 2013 à qui il rend hommage chaque soir sur scène, ndlr). Si on me posait une question, je savais qu’avec lui, j’aurais de quoi nourrir le débat. J’ai toujours été passionné par la politique mais ce n’est pas le moment de m’engager. J’estime que le rôle de l’artiste c’est d’user de son droit de parole mais pas d’en abuser.

«Une fois dans ma vie je ne voulais rien avoir à envier à Muse ou à U2. »

Vous avez cette capacité incroyable de durer dans le temps, de parler à un public intergénérationnel. Pour assurer sa longévité, les artistes s’entourent souvent de jeunes talents. Vous l’aviez déjà observé chez Johnny Hallyday ?

Oui, s’entourer de sang neuf, Johnny le faisait très bien. De mon côté, j’ai notamment travaillé avec Vianney et Skalp. Pour chaque album j’aime aller chercher le son du moment pour essayer de l’intégrer à mon univers. Pour me renouveler, je porte aussi beaucoup d’intérêt à la production sur le live. Lors de cette dernière tournée, j’ai voulu mettre le paquet sur les écrans et la dimension visuelle. Une fois dans ma vie je ne voulais rien avoir à envier à Muse ou à U2 (rires).

 

Ce soir, j’ai été surpris de ce rappel très hard rock, notamment sur le titre « Rock Haines Rôles ». Certaines de vos balades auraient pu être chantées par les Guns N’Roses ou Bon Jovi.

(Il me coupe). Ha oui, merci, carrément !! A ce propos, Rod Stewart devait faire une reprise de « Casser la voix ». Le rock a toujours été une très grande influence pour moi, c’est ma culture. Il faut réécouter mon album éponyme, le troisième (Bruel – 1994, ndlr). A l’époque je voulais résolument faire quelque chose de très rock avec des titres pêchus comme « Joue, Docteur Joue » ou « Quoique ». Je crois que les gens ne s’attendaient pas à ce virage très pêchu après « Alors Regarde ».

« Je crois que les gens ne s’attendaient pas à ce virage très pêchu après « Alors Regarde ». »

Vous avez plongé dans la grande époque du rock.

Oui, j’ai eu la chance de voir les Stones à Bruxelles à l’âge de 14 ans, de connaître les débuts de Genesis, de Yes. J’ai grandi avec Led Zeppelin, Zappa, Pink Floyd et Bowie qui vient tout réunir dans le rock. J’écoute encore des formations qui me touchent aujourd’hui comme les White Stripes de Jack White. Mais pour moi, Led Zep’ restera au-dessus. J’avais d’ailleurs acheté la guitare de Jimmy Page en débarquant à New-York, la Gibson Les Paul KM. 

« Certains rappeurs, des gros durs, me croisent parfois en me disant « On sait ce qu’on te doit toi ».. »

Pendant votre spectacle, on apprend aussi que vous avez découvert le hip hop à New York.

Tout à fait et c’est d’ailleurs nous, avec Gérard Presgurvic qui avons amené le hip hop en France, cette manière de chanter, de rapper. Nous avons produit le groupe Chagrin d’amour et leur tube « Chacun fait ce qui lui plait ». Certains rappeurs, des gros durs, me croisent parfois en me disant « On sait ce qu’on te doit, toi ».  Ça fait plaisir (rires) !

 

Dans votre dernier film, Villa Caprice, on vous entend dire : “on ne vous paie pas, on vous achète.”  Avez-vous fait des choix uniquement guidés par l’argent ?

J’ai eu la chance de ne pas avoir à en faire, mais je n’aurais évidemment pas hésité s’il avait fallu nourrir ma famille à tout prix. J’ai tourné de la pub à l’âge de vingt ans pour payer mes premiers loyers mais j’avais un regard très précis sur les projets que je choisissais, je ne voulais pas qu’ils nuisent à mon image. 

 

Vous vous adaptez très bien à l’évolution médiatique, aux réseaux sociaux. On vous a vu avec McFly et Carlito sur une vidéo qui dépasse les dix millions de vues.

Mes enfants m’ont fait connaître McFly et Carlito il y a longtemps. Un jour, j’ai appris qu’ils cherchaient à me contacter pour monter un projet autour des Restos du Cœur. A l’époque, j’avais refusé la collaboration car ça ne me faisait pas marrer (rires). Mais je suis revenu vers eux avec d’autres idées et ça a abouti à cette vidéo de 18 minutes, tournée en cinq heures ! C’était génial, l’impact est fou. La preuve, même Macron en a fait une avec eux. 

Parlons un peu de Niort… Les gens ici sont toujours sensibles à votre histoire avec la ville. 

Je n’ai pas vraiment vécu à Niort mais j’ai fait beaucoup d’allers-retours pour les weekends et les vacances. Je suis retourné dans la maison dans laquelle je séjournais. On m’a reçu très chaleureusement. Je garde d’excellents souvenirs de cette époque niortaise.

 

Aviez-vous vu ce tweet des Chamois niortais qui vous annonçait comme le nouveau président du club ? 

Haha oui, c’était très amusant ! Aujourd’hui, je regarde les résultats du club. Je le suis.

 

A propos de foot, n’avez-vous jamais songé à investir dans le milieu, vous qui êtes un entrepreneur reconnu ?

C’est une chose qui revient sans cesse dans mon esprit. Mais si je m’engage dans un tel projet, je devrais être impliqué à plein temps. Ça passerait par les matchs le dimanche matin à 9h pour regarder les jeunes jusqu’aux décisions stratégiques pour le club. Si je plonge là-dedans, il faudrait que j’arrête tout le reste et ce n’est pas possible. Si je le fais ce serait vraiment par passion et pas pour l’argent. Ce qui me motiverait le plus c’est de découvrir des gamins et de les faire évoluer. 

 

Vous venez de vendre vos parts de l’entreprise de paris sportifs et de poker en ligne Winamax que vous aviez cofondée…

(Il sourit) Winamax a été une formidable aventure de dix ans. On a d’ailleurs sponsorisé les clubs de foot de Saint-Etienne, Paris et d’autres encore… J’avais envie d’investir autrement, sur de nouveaux projets comme l’huile d’olive, la cosmétique, la confiture… Et le vin, avec un domaine que j’ai racheté dans le Vaucluse. On y travaille en famille et j’aimerais m’y impliquer encore plus. 

 

Il ne vous manque pas trop Simon Atlan (son personnage culte dans le film L’Union sacrée d’Alexandre Arcady sorti en 1989) ?

Ce film est toujours complètement d’actualité. Ce fut un rôle important pour moi. J’ai fait cinq films avec Alexandre Arcady, il m’a marqué. A cette époque j’ai tourné, « La Maison assassinée », « Force majeure », « L’Union sacrée », c’est une période inoubliable et magique. Nous produisons nos cosmétiques à Forcalquier, à côté du lieu de tournage de « La Maison assassinée ». Revenir sur place, c’est toujours très émouvant pour moi.

Making of 

Durée : 2h30 d’une interview tardive qui a commencé à 00h30

Call : Reçoit un appel de son fils aîné qui prenait l’avion au départ d’Atlanta pour rejoindre sa mère à Los Angeles. 

People : Gala Magazine s’immisce pendant l’entretien pour filmer l’artiste et notre rencontre. 

Ballon rond : Il n’est pas fan de Pochettino et déteste Ancelotti. Pour lui, la solution au PSG s’appelle Christophe Galtier.

Crédits :

@patrickbruel.com

@hdeleos.com

Interview : Charles Provost

Crédit Photos : @Sandrine Gomez