Bigflo & Oli, Les autres, c’est eux

Après trois ans de silence et avant leur concert à La Rochelle le 19 janvier 2023, les frangins les plus célèbres du rap français reviennent avec « Les autres, c’est nous », nouvel album (le quatrième!) de 22 titres qui met fin à trois années de silence. Rencontre avec un duo passionnant au succès grandissant.

Bigflo & Oli

Déjà 7 ans depuis « La cour des grands », premier album certifié disque de platine. Depuis, Florian (alias Bigflo) et Olivio (Oli) Ordonez n’ont cessé d’en vouloir plus, enchaînant les albums, multipliant les concerts, alignant les collaborations avec les plus grands noms de la variété et du rap français. Insatiables, les toulousains. Et puis le confinement est arrivé, remettant en cause nos certitudes. Et les leurs. Après deux années de pause médiatique, le duo revient avec un album épais comme un bottin mondain. Garni de featuring rutilants (Mc Solaar, Vald, Julien Doré ou encore Francis Cabrel), « Les autres, c’est nous » remplit toutes ses promesses. Nous sommes allés les rencontrer à deux reprises, cet été lors de leur venue au festival Au fil du son, à Civray, puis à Paris.

Comment allez vous?
Très bien. On est sur la fin d’une grosse tournée, dans une ambiance de fin de colonie de vacances. Tu es à la fois content de l’avoir fait et en même temps, tu es un peu triste de te dire que c’est terminé. Les dernières dates de tournée ressemblent souvent à ça, une forme de petite mort programmée. Mais une mort joyeuse.

Dernier festival ce soir. Dans un contexte de retour aux festivals à la normale, c’était comment ? Avez-vous retrouvé les mêmes sensations que lors de votre dernière tournée? Le public, qui est de retour, est-il aussi réceptif ?
En réalité non, c’est très différent. Nos dernières tournées n’étaient que des festivals énormes, devant 30 000 personnes minimum. Pour cette nouvelle tournée, nous avons retrouvé les sensations du premier album, avec des petits festivals – parfois 2 000 personnes. C’était très agréable de retrouver ce format pour un retour. On a appelé ça « l’échauffement ». Pas pour dénigrer les festivals mais parce que ça nous remet dans le bain avant d’enchaîner sur une grosse tournée.

Vous avez votre propre label. Aviez-vous envie de partager avec le public des nouveaux talents ? Je pense à la programmation du festival de ce soir.
Ce label, c’est une jolie aventure qu’on a lancée il y a peu de temps. Comme le nom Big Flo & Oli suffit à ramener pas mal de monde, on s’est dit qu’on allait en profiter pour mettre en avant au moins deux artistes de notre label par date. Il y a Tioma, Laucarré, Olympe Chabert.. C’est une promesse qu’on s’était faite avant même de devenir connus. Une fois qu’on aurait réussi à avoir un public, à entrer dans la lumière, l’idée serait de la renvoyer. On est fiers de pouvoir renvoyer la balle.

Un nouvel album, une nouvelle tournée, un label, une marque de vêtements… Quel est le prochain projet ?
Il y a beaucoup de projets en ce moment. Artistiquement, tout ce qui nous fera écrire et rêver. Des clips, et pourquoi pas un film. On y pense depuis quelques années. On aime beaucoup lancer des projets. On n’a aucun mal à les lancer. Plus de mal à les pousser jusqu’au bout ou à les gérer. Mais c’est vrai qu’on a toujours des idées.

Pour créer, vous aimez être entourés ou vous êtes plutôt solitaires ?
Plutôt solitaires. Mais à deux (rires). A part nous, c’est très rare qu’il y ait du monde dans le studio. Ou alors un bon pote qui trainait par là. Si on a tous nos potes autour de nous, dans une maison, c’est par contre impossible de nous mettre au boulot. Ça va n’être que de la blague, de la rigolade.

« On est devenu les artistes qu’on rêvait d’être, les privilégiés qu’on a toujours rêvé d’être »

Jean-Paul Sartre disait « L’enfer, c’est les autres ». Vous répondez « Les autres, c’est nous ». C’est vraiment l’enfer d’être Bigflo et Oli ?
(Rires) L’enfer, je ne sais pas. Ce qui est certain, c’est que c’est une phrase qui nous a beaucoup inspirée sur cet album, au point d’en devenir un leitmotiv. Sûrement parce que nous sommes devenus « les autres ». On est devenu les artistes qu’on rêvait d’être, les privilégiés qu’on a toujours rêvé d’être. Avec le changement de vie, avec l’argent qui arrivait. On est devenu les stars pour les fans qu’on était. C’est pour ça qu’il y a sur l’album un morceau avec Vald où on dit « Je ne suis qu’un fan qui a des fans ». Il y a aussi sur l’album toute une réflexion sur l’identité que ça soit sur « Sacré bordel » ou sur « José et Amar ». « Les autres, c’est nous », c’est une phrase qui a été un véritable déclic dans l’album. Elle est assez basique, mais elle nous a donné le ton et la direction de ce qu’on voulait faire.

Sur le morceau « Sacré bordel », vous évoquez la relation complexe que vous pouvez entretenir avec la France. Qu’est ce qui vous a donné envie d’écrire sur ce sujet ?
Pendant le confinement, bizarrement, nous étions seuls et on pensait aux autres. Je ne sais pas si c’est votre cas, mais le fait d’être coupés des autres nous a fait penser à eux plus souvent. L’humain est parfois étrange. Pendant cette période, on s’est replongé dans des photos, dans notre histoire. On s’est aussi renseigné sur nos origines, sur notre famille. C’était aussi un moment de « bordel », comme on dit dans le morceau. On était un ou deux ans avant les élections, on avait énormément de débats avec nos potes. 

A un moment, on a voulu être les porte-paroles de nos potes, pour ne pas dire d’une génération, sur cette société française où les gens ne savent pas vraiment quoi penser, ni comment l’exprimer. On entendait souvent aussi nos parents prendre position en mode blanc ou noir, sans trop faire dans la nuance. Et nous on se sent parfois un peu paumés, on sent qu’on plonge peu à peu dans le gris. Avec un amour pour la France, et en même temps pas mal de reproches pour le pays aussi. Avec aussi des origines extra-françaises. Car c’est aussi ça, notre génération. Qui on supporte quand il y a un France-Argentine ou un France-Algérie ? Est-ce qu’on a le droit d’être un peu content pour les deux, sans culpabiliser parce que ça fait partie de nous ?

C’est un morceau qui a fait pas mal de bruit.
Oui, il a fait beaucoup de bruit à sa sortie. Ce qui est étonnant, c’est que les gens y ont vu ce qu’ils voulaient y voir. Certains m’ont dit « Ah, mais voilà, merci ! Et d’ailleurs c’est exactement ce que pense tel politique ». Et dans le commentaire suivant, on pouvait lire « Merci les jeunes ! Enfin quelqu’un qui pense comme le politique inverse ». C’était finalement assez marrant de voir que chacun y a pioché des réponses à ses questionnements.

Bigflo & Oli

Vous évoquiez Vald et les finances tout à l’heure. Vald a récemment annoncé avoir perdu 500 000 euros en un seul concert à l’Accor Arena à Paris. Comment ça se passe, niveau finances, pour vous ?
Ça se passe bien ! On a surtout la chance de réaliser des projets. Au-delà des finances, on a surtout la chance d’avoir une carrière qui commence à durer, et d’avoir un public qui vient nous voir en live. Et ça, c’est la clef pour durer, pour gagner de l’argent, pour développer des sociétés ou embaucher des potes. On a de plus en plus ce côté entreprenariat en nous. On a créé il y a quelques années une marque de vêtements, on vient d’ouvrir notre boutique il y a quelques mois où on a embauché des amis d’enfance, on a aussi un label où on produit des artistes. Et une boîte de production qui produit notre tournée mais qui produit aussi des groupes en live. Donc ça se passe bien. Ce n’est pas tous les jours facile, mais l’excitation et l’envie de faire projet sur projet sont très fortes.

On sent aussi en vous cette envie d’innover. Par exemple en distribuant à votre public un bracelet lumineux qui change de couleur à la demande lors de vos concerts sur votre dernière tournée.
Il faut savoir que nous sommes de gros fans de concerts. On regarde énormément de lives. A chaque fois qu’on va sur scène, on a envie d’essayer d’étonner. Comme on ressent parfois le syndrome de l’imposteur, on veut vraiment que les gens, quand ils payent leurs places 35 ou 40 euros, ne regrettent pas et sortent de la salle avec la banane. Heureux. C’est pour ça qu’on a toujours essayé de trouver de nouvelles idées pour la scène. Quand c’était pas les bracelets, c’était par exemple une vidéo d’intro pour les stades avec Will Smith dedans et d’autres grands acteurs. Les bracelets, c’est parce qu’on voulait trouver quelque chose de super visuel et qui n’avait pas trop été fait. Nous avions bien entendu vu les concerts de Coldplay, et d’autres grosses stars internationales qui utilisaient cette technologie. On s’est dit, tiens, on va l’utiliser pour le premier concert de notre tournée et marquer le coup visuellement. Ça a marché. Les gens étaient vraiment surpris. On avait énormément travaillé ce show, et on travaille en ce moment sur les shows des Zénith qui arrivent bientôt en France. Le live, c’est presque notre objectif numéro 1. Même quand on crée un album.

« Sortir ces 22 titres, c’est un peu comme si on avait sorti un album de plus dans l’intervalle. On avait vraiment envie de régaler notre public et on avait plein de choses à dire»

« Les autres c’est nous » comporte 22 titres et dure plus d’une heure trente. Vous n’avez pas envisagé de le sortir en deux temps ?
C’est vrai qu’on aurait pu faire deux albums de 11 titres en six mois. Un peu comme Jul. Mais on avait envie de faire plaisir. Il faut dire que ça faisait trois ans qu’on n’avait pas sorti d’album. Sortir ces 22 titres, c’est un peu comme si on avait sorti un album de plus dans l’intervalle. On avait vraiment envie de régaler notre public et on avait plein de choses à dire. Chaque morceau nous semblait assez pertinent, et le tout montrait notre ouverture et notre côté éclectique.

On est fier de cet album. C’est quand même rare, un album où tu vas retrouver Vald aux côtés de Francis Cabrel. Tu vas aussi trouver des thèmes très personnels et très universels. On sait que ça fait beaucoup de titres et que ça se fait plus trop, mais on avait cette envie-là, de le voir comme un double album.

Vald, MC Solaar, Francis Cabrel, Russ, Olympe Chabert, Julien Doré, Taic, Leto,…Comment choisissez-vous vos featuring ?
C’est à chaque fois de jolies histoires mais avec des schémas différents. Sur cet album, on a souvent eu envie d’avoir une collaboration alors que nous étions en pleine séance de studio. Sur « Coup de vieux » et son côté nostalgico-kitsch avec une prod’ un peu clichée façon Daft Punk, on voulait avoir la voix de Julien Doré. A tel point qu’on a commencé à travailler sur une version où on imitait carrément sa voix, un peu suave.

Et finalement, on a décidé de lui proposer de chanter dessus. Parfois, ça se passe comme ça. D’autres fois, ce sont de belles rencontres. Mc Solaar, Francis Cabrel…Ce sont de véritables mentors pour nous. On les connaît dans la vraie vie et on peut les solliciter assez facilement quand on a des doutes ou des questionnements. Ces collaborations avec Claude et Francis, on devait les faire depuis des années. Ça s’est fait très naturellement. Parce qu’ils avaient le temps, parce qu’ils étaient entre deux tournées et que le morceau leur a plu.

Comment composez-vous vos morceaux ?
Nous sommes auteurs-compositeurs. On est à l’initiative de toutes nos productions, des accords choisis, des mélodies, etc. On travaille ensuite en collaboration avec d’autres beatmakers. Pour les grossir notamment. Parce qu’on n’a pas forcément le temps de passer une journée sur une caisse claire ou une basse. On se fait aider, mais on est vraiment à l’initiative de chaque composition. Le fait d’être auteurs-compositeurs-interprètes, ça rend quand même le processus plus lent et plus dur pour nous.

L’album se clôt par le morceau « Ici, c’est Toulouse », avec un sample de Claude Nougaro. Qu’est-ce qu’elle a de si spécial à vos yeux, cette ville de Toulouse ?
Déjà, par notre histoire. Ça aurait été pareil si on était nés à Niort. On y a notre famille et nos amis. Au-delà de notre chauvinisme, il y flotte une ambiance assez magique, d’ouverture culturelle et poétique. On est tous des amoureux des mots, que ça soit dans le « chambrage » ou dans la castagne, comme disait Nougaro. On t’en fait peut-être un portrait idéal parce que c’est notre ville et qu’on y a puisé toute notre inspiration. Le fait de ne pas être de Paris ou Marseille nous a probablement aussi poussés à être plus chauvins. A Toulouse, on sent que même les fans qui ne sont pas forcément fans de notre musique nous soutiennent.

Que peut-on vous souhaiter pour la suite ?
Que l’album soit disque de diamant! Nous souhaiter d’être compris. On aimerait bien que des gens qui ne nous écoutaient pas forcément puissent se plonger dans l’album. Et continuer de le faire vivre longtemps. Sous différentes formes. Avec des clips, des concerts différents. On y a mis beaucoup de nous et on a bien bossé. Tout ça et longue vie à J’adore Niort!