Alain Damasio / Yan Péchin
Hors normes
De Yan Péchin, guitariste et compositeur au parcours jalonné de collaborations prestigieuses, à Alain Damasio, figure majeure de la littérature française de l’imaginaire, difficile de dire lequel accompagne l’autre. Leur rencontre artistique relève davantage de la fusion : les guitares électriques de Péchin dialoguent avec les textes scandés de Damasio, puisés notamment dans l’univers des Furtifs, son roman devenu incontournable. Avec Entrer dans la couleur, les deux artistes ont créé une forme hybride, entre concert, performance littéraire et manifeste poétique. Nous les avions rencontrés lors de leur passage en Charente-Maritime et dans les Deux-Sèvres, à l’occasion d’une tournée qui avait marqué les esprits. Alors qu’Alain Damasio poursuit aujourd’hui ses réflexions sur les mutations technologiques et les imaginaires du futur, et que Yan Péchin continue d’explorer de nouvelles aventures musicales, cet échange conserve une étonnante actualité autour de la création, de la scène et du pouvoir des mots.
« Je suis monté sur scène pour la première fois à 50 ans » Alain Damasio
Quand vous êtes-vous connus ?
Alain Damasio : C’est Samuel Lequette, écrivain et critique, qui a proposé qu’on se rencontre. Il aime marier des binômes improbables.
Yan Péchin : Alain est arrivé en studio à Paris avec ses textes sous le bras. À l’époque, je ne connaissais pas encore son travail.
Alain Damasio : J’en avais assez des rencontres littéraires où l’on parle davantage des livres qu’on ne les fait entendre. J’avais aussi une frustration à rester derrière un pupitre lors des conférences. On a eu envie de créer un véritable concert, une « rock-fiction » où les mots puissent respirer autrement.
En combien de temps avez-vous conçu ce spectacle, Entrer dans la couleur ?
Alain Damasio : Notre résidence a duré cinq jours seulement. J’ai travaillé avec deux metteurs en scène sur l’interprétation et la scénographie. Pour moi, c’était une expérience totalement nouvelle.
Yan Péchin : Ce concert, c’est 50 % de composition et 50 % d’improvisation. Il y a comme une obligation de nouveauté. Il faut que chaque représentation reste vivante.
Comment avez-vous vécu la tournée ?
Yan Péchin : Ce qui est frappant, c’est la capacité du spectacle à retrouver immédiatement son souffle, même après une interruption. Dès que l’on remonte sur scène, quelque chose se remet en mouvement.
Alain Damasio : Rien ne remplace la présence physique du public. Aujourd’hui, certains imaginent que les technologies pourraient reproduire cette expérience. Je n’y crois pas. Un concert, c’est du partage, de la sueur, des regards, des réactions imprévisibles. C’est la base même de la relation humaine.
Yan Péchin : Et chaque salle possède sa propre énergie. Certains publics sont immédiatement dans le spectacle, d’autres prennent davantage leur temps avant de se laisser embarquer.
Alain Damasio : Nous construisons avec le public. Le texte reste identique, mais son interprétation évolue chaque soir. Yan, ce qui me fascine chez toi, c’est cette capacité d’écoute. Même lorsque tout semble en place, tu trouves toujours une manière de réinventer un passage.
Yan Péchin : L’improvisation permet justement cela. On s’écoute beaucoup. Un regard suffit parfois à modifier complètement la direction d’un morceau.
Alain Damasio : Il y a une vraie confiance entre nous. Quand Yan ouvre une nouvelle voie musicale, je le suis. C’est ce qui maintient le spectacle dans un état de création permanente.
À la croisée de la littérature, du rock et de la performance, Entrer dans la couleur demeure un objet artistique singulier. Une expérience immersive qui invite à écouter autrement les mots, à ressentir la musique comme un espace de liberté et à interroger notre rapport au monde contemporain. Une démarche que les deux artistes continuent de faire vivre chacun à leur manière : Alain Damasio à travers ses travaux, ses prises de parole et ses projets autour des récits du futur, Yan Péchin au fil de ses créations et collaborations musicales. Comme sur scène, leur trajectoire rappelle que l’art reste avant tout un territoire d’expérimentation, de rencontre et de réinvention permanente.
Logo Album : Entrer dans la couleur (Jarring Effects)
Logo web : @alaindamasio ; @yan_pechin
Interview @cinecharlie
Photo : @realkafkatamura