Julia Dutripon  « Les enfants témoins de violences intrafamiliales sont des victimes 

Julia Dutripon
« Les enfants témoins de violences intrafamiliales sont des victimes 

Médecin légiste et experte médicale, référente de l’unité d’accueil des victimes de violence et de l’unité d’accueil pédiatrique « Enfants en danger » à l’hôpital de Niort, Julia Dutripon est également en charge du réseau STOP violences 79 sur le secteur niortais. Forte de son accompagnement au quotidien des victimes de violences, notamment intrafamiliales, elle revient sur les mécanismes d’emprise, les conséquences pour les enfants et les moyens de prévenir ces situations. 

Les violences intrafamiliales restent une réalité trop souvent invisible. Si les chiffres des plaintes permettent d’en mesurer une partie, ils ne reflètent évidemment qu’une fraction des situations vécues, car de nombreuses victimes ne portent jamais plainte. À Niort, Julia Dutripon est médecin légiste et référente de l’unité d’accueil des victimes de violences de l’hôpital. Elle coordonne également le réseau STOP Violences 79 sur le territoire niortais. Créé à l’initiative de la déléguée départementale aux droits des femmes et à l’égalité, ce réseau rassemble les professionnels qui interviennent auprès des victimes pour les accompagner au mieux dans ces moments difficiles. Pour J’adore Niort, Julia Dutripon décrypte les mécanismes des violences, leurs conséquences parfois méconnues sur les enfants et les défis auxquels sont confrontés les acteurs de terrain.

Quel est le rôle du réseau Stop Violences 79 et ce qu’il apporte concrètement aux victimes ?

Stop Violences 79 regroupe les différents partenaires qui travaillent auprès des victimes de violences, notamment les violences conjugales et les violences faites aux femmes, les violences faites aux enfants… Le réseau est organisé en quatre secteurs sur le département des Deux-Sèvres. Pour ma part, j’interviens principalement sur le secteur niortais. L’objectif est avant tout que les professionnels se connaissent et travaillent ensemble. Lorsqu’une victime entre dans le parcours d’accompagnement, elle rencontre souvent de nombreux interlocuteurs : associations, services sociaux, professionnels de santé, forces de l’ordre, justice… Le fait de pouvoir l’orienter vers une personne identifiée et connue du réseau est souvent rassurant pour elle. Et plus efficace. Cela permet également d’assurer une meilleure continuité dans la prise en charge.

« Même lorsqu’ils ne subissent pas directement les violences, les enfants évoluent dans un climat permanent de peur, de tension et d’insécurité »

Quelle est aujourd’hui la réalité des violences intrafamiliales dans les Deux-Sèvres ?

Nous sommes probablement dans une situation comparable à la moyenne nationale. Mais il faut garder à l’esprit que les chiffres restent largement sous-estimés. On se base souvent sur le nombre de plaintes déposées, alors qu’une minorité des victimes engage cette démarche. Dans notre seule unité Niortaise, par exemple, nous avons reçu l’an dernier environ 200 victimes de violences conjugales. Les violences sexuelles représentent des volumes comparables, voire supérieurs. Concernant les mineurs, nous avons accueilli près de 500 enfants victimes de violences, qu’elles soient intrafamiliales, sexuelles ou d’une autre nature. Au total, notre activité représente environ 900 personnes sur une année. Cela peut évidemment varier dans le temps.

Pourquoi est-il si difficile pour une victime de demander de l’aide ou de quitter son agresseur ?

On parle ici de mécanismes à l’œuvre qui sont très complexes. Dans les violences conjugales, on retrouve souvent des phénomènes d’emprise. La victime devient progressivement dépendante de son conjoint ou de sa conjointe. Parfois financièrement, socialement ou psychologiquement. L’un des mécanismes fréquemment observés est l’isolement. La victime perd peu à peu ses liens avec sa famille, ses amis ou son entourage professionnel. Elle se retrouve seule face à la situation. À cela s’ajoute souvent la présence d’enfants. Partir signifie parfois bouleverser toute l’organisation familiale, engager des démarches judiciaires et continuer à être en contact avec l’auteur des violences dans le cadre de l’exercice de la parentalité. Tout cela rend les décisions particulièrement difficiles.

Les enfants qui assistent à ces violences sont-ils eux aussi touchés ?

Oui, et c’est un point essentiel. Aujourd’hui, les enfants qui grandissent dans un foyer où existent des violences conjugales sont considérés comme des co-victimes. Même lorsqu’ils ne subissent pas directement les violences, ils évoluent dans un climat permanent de peur, de tension et d’insécurité. Les conséquences psychotraumatiques peuvent être similaires à celles observées chez les victimes directes. On peut voir apparaître des difficultés scolaires, des troubles du sommeil, des troubles du comportement ou encore des symptômes anxieux. Les répercussions concernent toutes les sphères de leur développement. À l’inverse, certains enfants semblent ne présenter aucun signe particulier. Ils deviennent très sages, très discrets, très performants à l’école. Mais cette adaptation est parfois une stratégie de survie : ils cherchent juste à ne pas provoquer de conflit supplémentaire au sein du foyer.

« Plus on sensibilise tôt, plus on augmente les chances de prévenir certaines situations »

Quelles sont aujourd’hui les principales difficultés dans la prise en charge des victimes ?

Comme dans beaucoup de secteurs, la principale limite reste celle des moyens humains et matériels. Nous ne sommes pas toujours suffisamment nombreux pour répondre à l’ensemble des demandes. En dehors des situations d’urgence, certains rendez-vous peuvent nécessiter plusieurs semaines d’attente. Voire plusieurs mois. Pour une victime qui souhaite avancer dans son parcours judiciaire ou entamer sa reconstruction, ces délais peuvent être très difficiles à vivre. C’est très long. Nous avons de nombreux projets et de nombreuses idées pour améliorer encore l’accompagnement, mais leur mise en œuvre dépend souvent des ressources disponibles.

Accompagner les victimes, c’est essentiel. Eviter que les situations ne se produisent, c’est encore mieux. La prévention a-t-elle aussi un rôle à jouer ?

Bien sûr. La prévention est indispensable. Indispensable ! Avec Stop Violences 79, nous organisons régulièrement des actions de sensibilisation destinées au grand public mais aussi aux professionnels. L’an dernier, les quatre réseaux du département ont par exemple organisé un colloque consacré aux conséquences des violences sur les enfants exposés aux violences conjugales. Nous intervenons également lors d’actions d’information dans différents lieux ouverts au public. Par ailleurs, nous travaillons avec la Maison de protection des familles de la gendarmerie pour mener des interventions auprès des collégiens et des lycéens. Ces rencontres permettent d’aborder les violences intrafamiliales, mais aussi d’autres sujets comme le cyberharcèlement, les réseaux sociaux ou les comportements à risque. Plus on sensibilise tôt, plus on augmente les chances de prévenir certaines situations.

Après toutes ces années d’expérience, existe-t-il une idée reçue que vous aimeriez faire disparaître ?

L’une des idées les plus répandues consiste à penser que les violences intrafamiliales concernent uniquement certains milieux sociaux. C’est faux. Nous rencontrons des situations dans tous les milieux, quels que soient le niveau de revenu, la profession, le cadre de vie. D’ailleurs, dans les environnements considérés comme favorisés, les violences peuvent parfois être plus difficiles à repérer. Une autre idée reçue concerne le sexe des victimes. Les femmes restent majoritairement concernées par les violences conjugales, c’est vrai, mais il existe aussi des hommes victimes. C’est une réalité qu’il ne faut pas ignorer. L’important, c’est que chaque victime puisse être entendue, accompagnée et protégée.


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Interview @Albert_Potiron

Photo : @lambert.davis