Trente ans de carrière, onze albums et toujours cette alchimie unique entre trip-hop feutré et soul atmosphérique. Skye Edwards et Ross Godfrey débarquent au Niort Jazz Festival avec « Escape The Chaos », leur dernier opus, qui marque une nouvelle étape dans la carrière du duo britannique.
Après le départ de Paul Godfrey en 2014, Skye et Ross ont poursuivi l’aventure, incorporant même leurs familles respectives dans la formation live : Jaega, le fils de Skye à la batterie, son mari Steve Gordon à la basse, et Amanda Zamolo, l’épouse de Ross, aux chœurs. Une configuration familiale qui donne à leur musique une dimension encore plus organique.
Entre résilience artistique, évolution du duo et quête permanente d’authenticité, les fondateurs de Morcheeba se confient sans filtre sur leur parcours hors normes.
Trente ans après vos débuts, vous sortez « Escape The Chaos ». Comment ce titre résume-t-il votre démarche actuelle ?
Ross Godfrey : Le monde est devenu extrêmement chaotique. Entre les guerres, les dirigeants psychopathes – et il semble qu’on en ait plus que d’habitude – et cette surabondance d’informations permanente, les gens ne s’arrêtent jamais. Ils répondent constamment aux emails, aux messages. Nous avons voulu créer un espace de respiration, une échappatoire par la musique.
Skye Edwards : Ce n’est pas comme si on s’asseyait en se disant « regardons toute cette folie et écrivons une chanson là-dessus ». Les choses viennent naturellement. Personnellement, j’ai ma mare dans mon jardin, je nage dedans régulièrement. C’est ma façon d’échapper au chaos. La chanson titre résume cette approche : trouver des refuges dans le monde moderne.
« On voulait que l’album respire, qu’il ait l’énergie d’un groupe live »
Cet album a demandé deux ans de travail après « Blackest Blue ». Quelle différence avec vos précédentes productions ?
Ross Godfrey: On a travaillé avec des musiciens exceptionnels, notamment Henry Law de Yimino qui a fait quelques beats pour nous. Sinon, je passerais des mois à tout programmer, et c’est un peu ennuyeux. On voulait quelque chose de plus vivant, plus organique. Moins de hip-hop programmé, plus de feeling live.
Skye Edwards: La différence majeure, c’est que j’écris maintenant la plupart des paroles. Avant, c’était le domaine de Paul. Quand il a quitté le groupe, j’ai dû prendre le relais. Ça a commencé avec notre album « Blaze Away » en 2018, puis « Blackest Blue » en 2021, et maintenant « Escape The Chaos ». C’est devenu naturel. Les paroles viennent souvent la nuit, quand je ne peux pas dormir. Je les envoie à Ross, il adore, et on construit à partir de là.
Votre son a évolué depuis les débuts trip-hop. Comment définiriez-vous le son Morcheeba aujourd’hui ?
Ross Godfrey: Honnêtement, dans les années 90, je ne pensais pas qu’on faisait quelque chose de si spécial. Je préférais la musique de la fin des années 60, début 70. On a grandi dans les années 80 et je n’aimais pas vraiment la musique de cette époque. Ce qui était intéressant dans la scène du Kent où on a commencé, c’est qu’il y avait beaucoup de groupes « rétro » comme nous. On voulait fusionner ces influences psychédéliques et rock avec l’électronique moderne et le hip-hop. C’était un moment Zeitgeist avec Portishead et Massive Attack. On a réussi à créer une musique basée sur les chansons, avec de vrais instruments, mais hypnotique et atmosphérique.
« On est chanceux : notre style de musique est rétro, ce qui lui donne une qualité intemporelle »
Vous êtes l’un des rares groupes de votre génération encore aussi créatifs. Quel est le secret de cette longévité ?
Ross Godfrey: On avait prévu de durer dès le début, quelles que soient les montagnes russes de l’industrie musicale. On a réussi à créer une musique avec laquelle on peut vieillir. On voulait faire ça toute notre vie et on a de la chance parce que le style de notre musique est rétro, ce qui lui donne une qualité intemporelle.
Comment vivez-vous le fait d’être maintenant une famille sur scène ?
Ross Godfrey : C’est plus facile quand les musiciens sont autour de toi pendant que tu écris la chanson. Plutôt que de faire venir quelqu’un en studio à froid et d’essayer de lui expliquer ce que tu veux faire. Ma femme Amanda chante merveilleusement bien. Je peux juste crier dans la cuisine « Chérie, tu peux venir faire ça ? » Et elle est là.
Skye Edwards : Mon fils Jaega a 20 ans maintenant. J’étais enceinte de lui quand on a enregistré notre premier album Morcheeba. Les âges de mes enfants me rappellent quand chaque disque est sorti et ce qui s’est passé en cours de route. Il joue de la batterie avec nous depuis deux ans.
Vous jouez au Niort Jazz Festival. Comment votre musique s’inscrit-elle dans l’univers jazz ?
Ross Godfrey: On a travaillé avec des musiciens de jazz pour cet album. On a toujours eu cette approche jazz dans notre manière d’enregistrer. Un peu comme les sessions de jazz des années 60 : enregistrer en direct, très peu d’instruments, beaucoup de silence. On laisse respirer la musique.
Skye Edwards : La voix est aussi un instrument jazz. On explore les espaces, les silences. Ce n’est pas du jazz au sens strict, mais l’approche, la liberté, l’improvisation parfois, tout ça fait partie de notre ADN musical.
Après avoir frôlé la séparation dans les années 2000, comment s’est passé le retour ?
Skye Edwards : C’était comme après un divorce ! Quand je suis revenue en 2009, on s’est retrouvés en Suisse pour le Caprices Festival. On était restés avec la même agence de management, donc la rencontre était presque inévitable. Et la magie était toujours là.
Ross Godfrey: On aurait peut-être dû faire les choses différemment à l’époque. Mais c’est la vie. L’important, c’est qu’on soit encore là, qu’on fasse encore de la musique ensemble. Et qu’elle soit peut-être meilleure qu’à nos débuts. C’est rare pour un groupe après trente ans, mais c’est ce que disent les critiques sur « Escape The Chaos ».
« La musique pour nous, c’est comme respirer. Il faut qu’on en fasse pour se sentir libre »
Que peut-on attendre de votre concert à Niort ?
Ross Godfrey: On va jouer les nouveaux morceaux d' »Escape The Chaos », mais aussi des classiques. « The Sea » sera forcément là, c’est devenu notre chanson signature. On mélange les époques, les ambiances. C’est un voyage dans trente ans de Morcheeba.
Logo web @morcheeba ; @morcheeba.co.uk
Logo disque : Escape the Chaos (Verycords – 2025 -disponible)
Interview : @ch_taker