BÉNÉDICTE TAILLEFAIT L'érotisme à la page

BÉNÉDICTE TAILLEFAIT
L’érotisme à la page

Deux-sévrienne d’origine, Bénédicte Taillefait est doctorante en sociologie à l’Université de Laval à Québec. Loin de ses terres, cette passionnée de littérature s’est interrogée sur les pratiques de lecture érotique chez les femmes. Mais pas n’importe lesquelles, les femmes en zone rurale et plus particulièrement, les Deux-sévriennes. Avant la publication de ses recherches, Bénédicte Taillefait nous livre ses premières analyses.

Pourquoi avoir choisi de vous intéresser à cette méthode de consommation de l’érotisme ?

Pour mon premier mémoire en Lettres Modernes, lors de mes études à Lyon, je travaillais sur la littérature érotique au 18ème siécle. Cette question est intervenue lors de discussions avec ma directrice, Elisabeth Mercier. Elle est spécialisée dans les études de consommation et de pratiques culturelles. Et je voulais continuer à travailler sur la lecture érotique mais je ne savais pas par quel bout le prendre. 

À cette époque-là, j’hésitais à évoquer plutôt les violences sexuelles puisque j’ai été intervenante en violences sexuelles pendant plusieurs années. Mais, j’avais besoin d’entendre la parole des femmes sur les choses agréables dans leur rapport à la sexualité. Pas seulement entendre des récits de violence.

Pourquoi la littérature érotique vous interroge autant ? 

Je trouve que les questions de sexualité sont passionnantes. Surtout si on les articule aux questions de genre. […] Depuis ‘Cinquante Nuances de Grey’, il y a un regain de popularité de ce genre de romans. Je trouvais ça intéressant de comprendre pourquoi ça avait eu autant de succès. Le comprendre aussi d’un point de vue féministe -hors des jugements moraux qu’il y a eu à l’époque de la sortie du roman- mais plutôt de se dire “oui c’est très patriarcal mais ça marche ! Alors pourquoi ça marche ?”

Pourquoi avoir décidé de mener vos travaux ici plutôt qu’au Canada, là où vous vivez désormais ?

C’était certainement pour des questions de proximité avec le terrain. Ça m’intéressait d’avoir accès à la parole des femmes qu’on entend très peu par rapport à leurs pratiques culturelles. Donc, les femmes qui vivent dans des milieux ruraux. Je pense qu’il y avait un aspect affectif par rapport au terrain c’est vrai mais aussi une proximité plus culturelle dans le sens où le rapport à la culture me semble différent entre les femmes au Québec et les femmes en France. Ce n’est pas le même rapport à la culture ni à la lecture.

Quels sont les résultats de votre étude et de vos rencontres ?

Je suis dans une approche exploratoire, donc c’est vraiment un petit échantillon de femmes. Mon enquête n’a aucune prétention à la représentativité des lectrices dans les Deux-Sèvres. Ce qui m’intéressait, c’était d’avoir des entretiens approfondis avec les lectrices. Être dans une approche qualitative plutôt que quantitative. 

Les analyses sont toujours en cours. Ce qui ressort c’est que les scripts sexuels, de narrations, d’histoire sont très patriarcaux, très rigides en terme de rôle de genres. Mais, je considère ça comme des pratiques négociées en fait. Ça veut dire que les lectrices vont quand même utiliser ces romans pour se réapproprier du pouvoir sur le plan de la sexualité : avoir du plaisir, le revendiquer pour elles-même, même si c’est dans le cadre de la relation conjugale hétérosexuelle. 

C’est souvent elles qui ont la charge de pérenniser le désir dans le couple. Ces lectures sont donc à la fois utilisées comme un moyen d’émancipation et de plaisir pour soi mais aussi un moyen de garder le couple vivant d’un point de vue de la sexualité. De ce point de vue, c’est vraiment comme une pratique négociée.

Pour certaines de ces femmes, la lecture de romans érotiques les ont-elles aidées dans leur processus de réparation de la vie sexuelle, notamment après une agression sexuelle ou un viol ?

Oui. J’avais choisi ce sujet pour m’éloigner des violences sexuelles. Mais pendant les entretiens, c’est quelque chose qui est revenu sans que je le mentionne. 

Certaines utilisent ce type de romance comme lecture refuge. D’autres l’utilisent de manière très consciente comme un moyen de se réapproprier la sexualité comme étant quelque chose de positif.

« J’avais besoin d’entendre la parole des femmes sur les choses agréables dans leur rapport à la sexualité. Pas seulement entendre des récits de violence. »

Quel regard vous portez sur la sexualisation des femmes aujourd’hui ?

“Au niveau du discours sur l’hypersexualisation de la société, il y a souvent une partie des féministes qui parlent d’objectivation des femmes. Moi ce n’est pas trop mon paradigme dans le sens où, oui, les femmes sont d’abord vues comme des êtres sexuels dans cette société patriarcale. Mais, il y a aussi une certaine agentivité. 

Il y a plusieurs manières de retrouver du pouvoir avec la sexualité. L’idée c’est de voir comment les femmes arrivent à négocier cela en fonction des ressources qu’elles ont à disposition. On l’a vu avec #MeToo où les femmes prennent la parole et font changer le “contrat” sexuel qui était clairement en défaveur des femmes. Les femmes ont cette capacité d’agir. La difficulté d’exprimer ses désirs, il faut la replacer dans la socialisation différenciée par rapport à la sexualité. Les femmes sont éduquées à se comporter d’une certaine manière dans l’hétérosexualité, d’être disposées par rapport aux désirs des hommes, être dans la passivité. Mais ça ne veut pas dire qu’on n’essaie pas de négocier ces contraintes qui nous ont été imposées par l’éducation.”

Pourquoi avoir choisi de vous rendre en zone rurale pour mener cette étude ?

“On n’entend jamais de manière sérieuse, en tout cas très rarement, les femmes qui vivent dans des zones rurales à faible densité. Souvent, il y a des stéréotypes sur les femmes qui vivent en zone rurale et a fortiori on les entend rarement s’exprimer sur leurs pratiques culturelles. Je voulais restituer la parole à ces femmes et les prendre au sérieux. Loin de cette vision des femmes un peu aliénées qui lisent des romances très stéréotypées. Ce n’était pas cette vision qui m’intéressait. 

Je voulais voir comment elles lisent ce genre de romance. Qu’est ce que ça a comme impact sur leur parcours amoureux, même leur parcours sexuel ? 

Le profil des femmes qui vivent en zone rurale est très varié. Les Deux-Sèvres c’est un contexte particulier. Ce n’est pas un département très touristique. Je voulais restituer la diversité, l’hétérogénéité de ces femmes qui constituent cette région et les prendre au sérieux sur leurs pratiques, c’était vraiment ça l’objectif.”

Vous pensez avoir réussi votre enquête ?

“J’ai essayé d’être dans une approche éthique avec les participantes que j’ai rencontrées, pas seulement lors de l’entretien mais aussi dans l’analyse des données et sur ce que je vais écrire sur elles. Mais je ne voulais pas être dans un point de vue surplombant ce terrain.

Je partage encore des choses en termes d’identité avec elles. J’aurais pu avoir des trajectoires similaires à ces femmes-là. J’essayais de lire les ouvrages qu’elles me conseillaient. J’avais des pratiques de lecture érotique avant cette enquête et ça m’a interrogée sur mes propres pratiques de lecture érotiques.”

Interview : @GScanff

Photos : @DR