Pascal Obispo L’archipel des séquelles

Pascal Obispo
L’archipel des séquelles

To be or not to be a star? Entre réflexions sur l’industrie musicale, nouvel album , pensées douces-mères et analyse sans fard, Obispo décrypte sans fausse note son parcours. 

“L’archipel des séquelles”. Le titre du nouvel album d’obispo en dit long sur cet écorché. Pendant notre entretien, il se révèlera tour à tour blasé, amer, rieur,… Sous le radar, il sort désormais des albums par dizaine sur son application “Obispo All Access” qu’il a ouverte en 2029. Téléchargeable sur votre smartphone, elle vous permet d’accéder à son univers. Et à lui de s’affranchir des contraintes d’une industrie musicale qu’il ne supporte plus. Au menu de ce nouvel album enregistré avec des pointures de la nouvelle vague jazz française, beaucoup de voix féminines (Elodie Frégé, Zazie, Carla Bruni, Isabelle Boulay, Nolwenn Leroy et d’autres) et de l’émotion. Organique, minimaliste, l’album surprend. Déjà une grande victoire. En coulisses de sa tournée Correspondances qui l’a vu jouer à l’Acclameur de Niort mi-décembre, le chanteur iconique livre crânement et sans concession sur sa vision de l’industrie musicale. 

Commençons par ce nouvel album. En quoi est-il différent des précédents ?

Pascal Obispo : “L’archipel des séquelles” exploite plus le silence que les précédents. Après, il faut savoir si on veut se pencher sur la musique ou pas. Vous me parlez album, mais je suis un musicien. Alors je vais vous parler musique. Cet album a été travaillé avec des musiciens de jazz. On a mis en exergue le silence, travaillé avec des voix féminines. Avec très peu d’instruments, tous enregistrés en direct. Un peu comme on faisait avant, sur les enregistrements de sessions de jazz. 

Tout le monde dans la même pièce, sans rajout de musique ou d’instrument derrière, c’est ça?

Exactement. Ou presque. On fait les voix après, et on a ici ou là ajouté des parties de trompette ou de saxophone pour affiner un chorus. Généralement, les chorus ne sont pas écrits, donc il faut être plus précis après la session. Je fonctionner ainsi pour laisser plus de liberté aux musiciens pendant la session, les laisser jammer. Tout le reste est écrit sur partition. C’est réalisé par Fred Nardin et Max Pinto, avec qui je travaille depuis 3 ans. Des cadors de la nouvelle vague de jazz française. 

Comment diffusez-vous vos albums?

Certains, sur les plateformes de streaming. Je fais surtout beaucoup d’albums dans mon application Obispo All Access. En travaillant sur des albums jazz instrumentaux, il nous est venu l’idée de pouvoir faire un album de ce genre avec mes compositions. Les voix féminines sont arrivées là parce qu’on voulait avoir une expression supplémentaire du beau, de la beauté, de la grâce. Ce mélange de silence et de voix féminines, je ne l’avais jamais vraiment fait.

L’album est très surprenant, assez minimaliste. Suprenant quand on se souvient d’albums plus foisonnants, comme “Capitaine Samuraï” par exemple. 

J’ai toujours eu envie de faire des choses différentes, de ne pas me répéter.  A partir du moment où comme moi vous avez exploité en 1980 la musique punk, le rock rennais, etc., il faut éviter de faire dix fois les mêmes choses. Ce qui m’intéresse, c’est de changer, d’avoir d’autres expériences, d’autres émotions en me confrontant à d’autres genres. Il y a des genres que je n’ai pas encore exploités. Celui-là en était un, notamment avec cette façon d’enregistrer qu’on a pu aussi faire sur certains albums, sur mon application, dans mon anthologie de la chanson française. J’avais vu une interview de Paul McCartney, mon idole. A la question “Mais pourquoi ne refaites-vous pas Yesterday?”, il répondait “Parce que je l’ai déjà fait”. J’ai la même philosophie. Pourquoi refaire les mêmes choses? Surtout quand on a comme moi son propre studio d’enregistrement où on peut faire ce que l’on veut, avec des grands musiciens. Le prochain album, qui est déjà enregistré, sera encore différent. 

“Je ne me suis jamais dit que j’avais un public”

En tant qu’artiste, vous ne vous interrogez jamais sur la réception de votre projet par votre public?

Je ne me suis jamais dit que j’avais un public. Il y a simplement le public. Il est mouvant, il change. Après, si j’ai un public qui correspond à ma personnalité, il doit être très éclectique. De mon côté, je peux passer de Rammstein à Coltrane. J’espère que les gens qui écoutent ma musique, et c’est pas forcément le cas, sont des gens ouverts et éclectiques. C’est tout l’intérêt de la musique, de pouvoir susciter des émotions différentes. Je prends toujours dans mes enregistrements des positions un peu radicales. Je me considère comme un musicien, un créateur. Pas comme un chanteur de variété qui va attendre d’avoir des chansons pour sortir son album tous les deux ou trois ans… Je fais de la musique tous les jours, donc il y a plein de choses qui se font. On se régale. Au moment où je vous parle on a 10 albums en mixage, 24 en cours de fabrication. A la fin de cette application, dans deux ou trois ans, on en sera à 130 albums. 

Êtes-vous hyperactif?

Non. Je suis simplement dans une normalité d’artiste créateur : faire ce qu’il aime tous les jours, et pas tous les trois ans. Vous voyez ce que je veux dire? Ce système fabriqué par l’industrie est aujourd’hui gangréné. J’en ai profité à un moment, mais ça ne me va pas. C’est pas mon tempo. On peut très bien faire de la musique tous les jours, et en sortir tous les jours si on en a envie. Avec l’existence des plateformes de streaming, empêcher un artiste de sortir sa musique quand il le souhaite est un mauvais choix. Tous les musiciens – après il faut savoir s’ils le sont vraiment – aiment la musique. J’admire beaucoup quelqu’un comme M, parce qu’il fait la démonstration qu’il aime la musique. Les vrais musiciens en font tout le temps, passent de projet à projet. 

Dans les années 60, certains groupes sortaient 4 albums par an sans que ça ne pose de problème à personne.

Les époques sont très différentes. Aujourd’hui, avec mes musiciens, on fait 20 albums par an, et très peu de gens sont au courant. C’est pas grave, je suis mon propre mécène car je reste amoureux de la musique. C’est ma façon de fonctionner. Chacun la sienne. On n’a jamais travaillé ensemble, mais j’aime beaucoup le parcours de Mathieu. Il fait ça sans arrêt. A peine sorti d’une tournée, il sort un album, puis fait une autre tournée, etc. Un véritable amoureux de la musique. 

“En se noyant  dans les ventes de disques et dans une boulimie de disques d’or ou de diamant, on a oublié le principal : la musique”

Depuis vos débuts, l’industrie musicale s’est transformé. Quel regard portez-vous là-dessus?

Je suis un peu déçu que les artistes n’aient pas été suffisamment considérés. En se noyant  dans les ventes de disques et dans une boulimie de disques d’or ou de diamant, on a oublié le principal : la musique. Les maisons de disques se sont gavées dans les années 90. Encore plus qu’avant, mais là, ça a été à outrance. D’où l’arrivée de Napster et de tout ce qui est arrivé derrière. Parce que c’était devenu trop cher. Je me souviens du prix des albums, c’était n’importe quoi. Les maisons de disques se gavaient, avec des pourcentages pour les artistes de 7 à 8% sur 3 albums. Il fallait être gentil, ne rien dire. En 1996, je vends 1,2 million d’albums de “Superflu”. J’essaye de négocier avec la maison de disques. Réponse : “Tu es gentil mais tu as un contrat”. Voilà. Il n’y a rien de négociable et on se retrouve – un peu comme les auteurs avec les éditeurs de livres – avec 12% quand l’éditeur et la maison de disques prennent 88%. Quand on sait ce que ça rapporte, on l’a forcément mauvaise. Pour répondre à votre question, je suis un peu déçu qu’il y ait eu cette outrance qui a tout flingué. Maintenant, on se retrouve dans un système de plateformes streaming qui a été très mal monté. Tout ça s’est fait entre maisons de disques et plateformes. Les artistes ont été complètement écartés. C’est un peu compliqué de ne pas pouvoir discuter de ce nouveau système dans lequel tu vas être pris.

Certains s’en sortent pourtant.

Bien sûr, les rappeurs streament beaucoup, les juniors aussi. Tant mieux pour eux, mais tout ça n’est pas très équilibré. Beaucoup d’artistes ne pourront pas vivre de leur musique. On s’aperçoit aussi qu’aujourd’hui, tout le monde veut faire de la musique et se retrouve sur les plateformes de streaming. C’est un peu comme si les maisons disques à l’époque signaient toutes les cassettes qu’elles recevaient. C’est ça qui se passe. Tout le monde n’a pas le talent nécessaire pour faire ce genre de choses. Avec les machines d’aujourd’hui, beaucoup se prennent pour des dieux. Entre ChatGPT, Midjourney et autres outils d’IA… On appuie sur un bouton et les chansons se font d’un coup, c’est hallucinant.

Avec les home-studios, il y avait une démocratisation mais il fallait toujours savoir jouer de la musique. Aujourd’hui, il n’y a plus besoin d’être musicien pour faire de la musique.

Je suis désolé, mais ça s’entend. En tout cas, je l’entends. Je joue avec des musiciens de jazz, et je suis très loin de leur niveau de technicité, de musicalité. Je viens du rock, je n’ai jamais appris la musique, je ne connais pas les notes. En 40 ans, j’ai appris à faire de la musique, à être un peu instrumentiste. Ces mecs sont dans des niches et c’est un peu dur pour eux, parce que c’est des génies de la musique. Les musiciens avec qui je joue, c’est la nouvelle vague du jazz français. Ils sont fantastiques. Quand ils voient tous les types qui font de la merde et gagnent de l’argent en appuyant sur un bouton, ça les désole, parce qu’eux rament un peu. Normalement, ces super musiciens devraient être plus récompensés. Après, vous allez me dire, c’est un peu une question de génération… C’est aussi la vérité. Mais c’est pas parce qu’on passe d’une génération à une autre qu’on doit tout à coup baisser le curseur de qualité. Je ne suis ni aigri, ni boomer, ni quoi que ce soit. On entend quand même que ça a profondément baissé, au niveau du vocabulaire, des notes, des mélodies. J’ai l’impression d’être revenu sur les faces B de 1972. J’ai aussi l’impression que le cordon ombilical avec les musiciens a été coupé. Quand j’ai commencé à faire de la chanson, je venais du rock. J’ai découvert la chanson française, et j’ai essayé d’avoir des filiations dans la chanson française, comme Michel Berger, Christophe, Chamfort, Voulzy, Il y avait plein de gens que j’aimais beaucoup, Cabrel par exemple. Ou Polnareff. Bon, lui a arrêté de faire de la musique en 80. On essaye quand même d’être dans une espèce de tradition et de transmission. Là, on a l’impression que le cordon a été coupé. 

La tradition du « songwriting » se serait aussi perdue en France?

J’ai l’impression qu’il va y avoir un retour des musiciens. On me dit qu’il y a plein de gens qui apprennent la musique. Guitare, voix, batterie, tout ça. Il va peut-être y avoir un renouveau. J’espère, car on ne peut pas terminer comme sur X avec 120 mots. Excusez-moi, mais ça n’est pas possible. La langue française ne s’arrête pas à dire « du coup » à chaque phrase. Faut arrêter avec ça. On n’en peut plus des « du coup », « du coup », « du coup »,… La crise du « du coup » est révélatrice d’un état d’urgence de la langue. On remplace des mots avec c’est cette expression, mais c’est pareil pour tout. Aujourd’hui, on synthétise, on réduit et donc on appauvrit les choses. Bien sûr, la chanson populaire n’est pas une chanson intellectuelle. On n’a pas forcément besoin d’employer plein de mots. Mais quand j’écoute Brel, Brassens, Cabrel, c’est du vocabulaire. On peut utiliser beaucoup plus de mots. Le vocabulaire, c’est de  l’émotion. Aujourd’hui, j’ai 60 balais. Je trace mon chemin et je continue à faire ce que je pense être bien. 

Quels sont vos projets?

Je prépare un autre album qui sortira l’année prochaine et qui est différent. Il s’appelle “Héritage”. J’essaie de m’appliquer pour les textes, d’essayer de dire des choses. On bosse. J’espère que ça n’est pas peine perdue. 

Vous avez joué à Niort à l’Acclameur le 14 décembre. Comment transposez-vous le côté intimiste de votre nouvel album à des grandes salles?

On ne le transpose pas. La tournée tombe au milieu de deux ou trois albums différents. Le premier album étant « Le beau qui pleut », le deuxième « L’archipel des séquelles » et le troisième « Héritage ». Ca sera l’album de mes 60 ans. Avec cette tournée, j’ai commencé dans les grosses salles, puis les festivals, maintenant dans les plus petites salles et on va finira à nouveau dans les festivals. 

C’est pas trop pénible d’élaborer la liste des chansons d’un concert quand on a autat d’albums? On ne s’arrache pas les cheveux?

Les cheveux, je n’en ai plus. Et dans ce métier, rien n’est pénible.

Vous faites énormément de musique, mais en écoutez-vous aussi beaucoup?

Bien sûr, plutôt de la musique ancienne. Hier soir, par exemple, j’ai écouté le nouvel album de Cure, le dernier maxi de Tears For Fears, et de la soul. Je me suis endormi avec Curtis Mayfield. J’écoute de tout, mais la nouvelle musique, c’est un peu plus compliqué pour moi.

Au fait, que pensez-vous de ce dernier album de Cure?

Je ne peux pas dire du mal de Cure. Le premier riff de guitare que j’ai appris, c’était celui de leur morceau A Forest. Cure faisait partie de la musique que j’écoutais. Après, on aime, on aime moins certains albums, mais j’ai pas à juger Robert Smith. Il a bercé toute mon adolescence. Mes chansons préférées, de toute façon, demeureront toujours les anciennes, évidemment. Pour des raisons pas toujours musicales d’ailleurs. Comme  Charlotte Sometimes, A Forest, et One hundred Years, par exemple. Entre 79 et 85. Vous savez, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise chanson, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise musique. Il n’y a que des correspondances. Ecouter une musique correspond à un moment. C’est tout. C’est d’ailleurs le titre de ma tournée, Correspondances.

Envisagez-vous un jour un album avec des collaborations d’artistes internationaux?

J’ai chanté avec Sting à la fête de la musique et j’étais très content (Rires). Mais un album avec ce type de collaboration, non. Vous savez, il faut savoir rester à sa place. La mienne n’est pas dans la musique internationale. On est très bien comme ça. Vous me parlez de rêves d’adolescents, et j’ai passé ce temps. J’aurais aimé faire beaucoup de choses, j’ai fait ce que j’ai fait, et c’est très bien comme ça.

Un dernier mot pour nos lecteurs?

Oui, je tiens vraiment à m’excuser de ne pas avoir pu rester après mon concert à l’Acclameur, mais c’était pour une bonne cause. En effet, je chantais pour le pape le lendemain à Ajaccio et j’ai du rentrer à Paris car j’avais un avion à 7h50. 

Interview @Albert_Potiron

Crédit photo : @Philippe Archambeau ; @Thomas Braut 

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