La science des rêves

Matthieu Chédid sait se faire désirer. Prenant son temps entre chaque œuvre, il en profite pour multiplier les collaborations et les expériences de manière effrénée. Ses retours sont toujours l’occasion de se réinventer, comme cette année où il revêt un costume de superhéros sur Rêvalité, septième album à la couleur pourpre, à l’imagination débordante et au groove irrésistible. Rencontre avec M, attrapé au milieu des 200 concerts de son En Rêvalité Tour.

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Pour celui qui a démarré sa carrière en 1997 avec l’album Le Baptême, revenir cette année, soit 25 ans plus tard, avec son septième, Rêvalité, pourrait faire croire à un rythme de sénateur.

Ce serait oublier à quel point le petit-fils de la poétesse Andrée Chédid et fils du chanteur Louis, s’active tous azimuts. Rien que ces derniers mois, il a superposé la sortie de ce disque très attendu à la préparation de sa tournée et à la composition de la musique du prochain épisode d’Astérix, L’Empire du milieu, signé Guillaume Canet, attendu dans les salles en février 2023.

On l’a aussi entendu aux côtés de Thomas Dutronc, de Roméo Elvis ou encore de la chanteuse malienne Fatoumata Diawara, qui apparait par ailleurs sur un titre de Rêvalité. Il est aussi celui qui ne sait refuser les invitations, en premier lieu quand il s’agit de sa famille, réunie en 2015 autour d’un album familial avec sa sœur Anna alias Nach, son frère Joseph alias Selim, et bien sûr son père, chacun lui réservant aujourd’hui la surprise d’un petit coucou au détour de sa tournée. Et le voilà maintenant à la tête d’un nouveau groupe plus groovy que jamais, qui compte une recrue de choix en la personne de Gail Ann Dorsey, bassiste américaine qui joua avec David Bowie et Tears for Fears. Une formation explosive à la hauteur du cocktail détonnant de pop, de funk, de ska et de dance de Rêvalité, un album sur lequel M revendique pour l’artiste le droit « d’être léger et poétique dans un monde anxiogène », le tout dans une panoplie violette en clin d’œil aux superhéros de son enfance.

Entre ses rêves et la réalité, M n’a pas voulu choisir : son album lui donne amplement raison.

On a l’impression que la crise du Covid a bouleversé tes concerts mais pas ton rythme d’écriture…

Ce nouvel album s’inscrit dans ma temporalité, dans mon rythme personnel de production. La période a néanmoins été propice à un retour à soi, à son intériorité et par la même, à sa propre intimité. J’ai juste dû écourter ma tournée de 2020. L’arrêt des concerts et les confinements ont aussi obligé à ralentir la machine tout en ouvrant un espace de réflexion.

Que signifie « rêvalité », le nom donné à ton album ?

Ma grand-mère Andrée parlait beaucoup de poésie et pour moi, cela représente une autre façon de l’aborder. Elle dirait que c’est la « pleine réalité », soit la réalité qui comprend l’existence. On a la fâcheuse tendance à tout le temps tout opposer alors que pour moi, rêve et réalité sont indissociables. Chacun possède sa propre réalité. « Rêvalité » peut ne sonner que comme un jeu de mots mais c’est une expression lourde de sens. C’est aussi une façon de dire qu’il n’y a pas de rivalité, que c’est même son opposé. Qu’il y a les rivaux et les « rêvaux ».

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Comment as-tu travaillé sur Rêvalité ?

Outre les confinements chez moi, la période correspondait à la mise en place de mon nouveau studio à la campagne, une sorte de « labo M ». Ce studio, j’en ai rêvé et il est devenu réalité. Il correspond à la synthèse de ceux que j’ai adorés, comme les studios Bang, Ferber ou Motorbass. J’en ai fait le lieu idéal pour un musicien, à la fois boisé, un peu vintage, rétro-futuriste. Il me permet de répéter, d’enregistrer, de concevoir les visuels. Cet album est le premier que je réalise là.

Des musiciens sont passés de façon naturelle, comme à la maison, parmi lesquels le pianiste de jazz américain Jon Batiste, qui a joué des claviers. Au moment de réaliser l’album, j’ai aussi fait la rencontre de Gail Ann Dorsey de façon providentielle. Elle cherchait un petit lieu pour travailler la basse. Je lui ai prêté mon studio parisien, et pour me remercier, elle est venue. Je lui ai proposé timidement de jouer et de participer aux chœurs. C’est ainsi qu’elle s’est retrouvée sur l’album. Et la voilà aujourd’hui en tournée avec nous.

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Quelles envies avais-tu pour ton retour ?

Une envie principalement d’énergie solaire, de tirer si possible les gens vers le haut, de leur réchauffer le cœur. Cela passe par le corps, la danse, le rythme. Bizarrement, beaucoup de gens qualifient l’album de disco mais je l’ai plus pensé funk sans trop chercher de style musical. J’ai juste voulu du groove. On est dans une ère de retour du disco mais je suis plus un enfant du funk. C’est le son qui me vient naturellement quand je me lance dans une rythmique.

Dans ta radio sonne comme un hommage au bon vieux poste, est-ce un objet important dans ton rapport à la musique ?

Pour être honnête, je n’avais pas pensé ce texte ainsi. J’avais plutôt l’image d’une chanson qui passerait dans la radio de l’être aimé, qu’elle soit tellement tubesque qu’elle arrive à ses oreilles par les ondes. Inconsciemment, je me suis rendu compte de l’hommage qu’elle contenait et du message envoyé au public pour lui dire qu’il m’avait manqué.

La chanson évoque l’idée de transmission, dans tous les sens du terme. La radio fait partie de notre histoire, tout comme les vinyles. On a tous connu des émotions incroyables en y découvrant une chanson, en entendant une émission. La radio reste très présente, elle résiste tout en représentant l’histoire de la musique.

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Tu portes un nouveau costume violet dans le clip de Rêvalité, te vois-tu en superhéros ?

Oui car Rêvalité est un hommage au monde de l’enfance, très proche d’un monde à la fois rêvé et réel, un retour à mes héros et à mes superhéros. Par rapport à celui du clip, mon costume de scène est un peu différent, avec cette couleur violette qui symbolise pour moi la « rêvalité », car j’associe le bleu aux rêves et le rouge au réel. Inconsciemment, elle renvoie à Prince et à son album Purple Rain. En concert, nous rendons aussi hommage à David Bowie en reprenant des morceaux que Gail Ann jouait avec lui, comme Space Oddity ou Life

Dans les vidéos de vos répétitions mises en ligne, on sentait une folle envie de retrouver la scène…

Oui, on sent un groupe d’amoureux du funk, du rock, des musiciens vraiment sensibles au groove. Ce qu’on vit sur scène correspond à cette envie de reconnecter les gens au corps et au cœur. C’est vraiment corps et âmes avec le public.

Est-ce pour cela que tu as repris les concerts par des petites salles avant de t’attaquer à de plus grandes ?

Cela peut sembler étonnant mais je ne sens pas trop de différence. Mets moi dans un petit bar avec une guitare sèche et je serai content. J’ai l’impression que toutes les salles sont grandes et je ne pense pas à leur taille. Ce n’est pas tant la quantité que la qualité de la vibration qui compte. Chacune offre des émotions différentes, une communion à part avec le public. Avec bien sûr des endroits particuliers où j’ai passé du temps, en particulier en résidence, comme la Coopérative de Mai à Clermont-Ferrand ou la Sirène à La Rochelle. Derrière le décor, ce sont des lieux plus habités, avec des petites cuisines, une vraie âme. En revanche, côté scène, je suis heureux partout. L’important est d’arriver à capter l’attention du public. Il n’est pas nécessaire de tout surligner face à une foule immense.

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Crédits :
 

Interview @Pascal BERTIN

@Labo M

Album : Rêvalité (Labo -M- / 3e Bureau / Wagram Music)