Eric Dupont-Moretti, Le pouvoir de dire oui ?

Eric Dupont-Moretti, Le pouvoir de dire oui ?

Le pouvoir de dire oui ?

Eric Dupont-Moretti Le pouvoir de dire oui ?

Eric Dupont-Moretti
Le pouvoir de dire oui ?

Dans sa pièce « J’ai dit oui ! », l’ex ténor du barreau raconte son odyssée de Ministre de la Justice. Un voyage fait de hauts, de bas et de trahisons. Le tout raconté sans langue de bois. Pédagogique et sarcastique, voici une curiosité à déguster. Verdict sans appel.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le personnage est clivant.  Après 4 années à la tête du ministère de la Justice et après une première expérience en 2019 où il racontait son quotidien d’avocat, Eric Dupont-Moretti remonte sur scène pour partager son expérience et raconter comme personne ce que c’est qu’être ministre et les coulisses de cette fonction. Dans son spectacle « j’ai dit oui ! » sobrement mis en scène par Philippe Lellouche, celui autrefois surnommé « Acquitator » se livre sans concession sur cette aventure que peu d’entre vous vivront un jour : se retrouver au centre du pouvoir. En tournée jusqu’en avril 2026 – il jouera le 21 novembre à Poitiers. Il répond avec faconde à nos questions profanes. La parole est à la défense ! 

Pourquoi avoir choisi de monter sur scène à ce moment précis de votre parcours. Est-ce une parenthèse, une reconversion ? Ou une tentative de règlement de comptes ?

Eric Dupont-Moretti : Non, c’est l’envie d’exprimer un certain nombre de choses. Je pense que ça correspondait pour moi à un besoin. Et je pense que pour le public qui vient, ça correspond aussi à un besoin, celui de savoir comment les choses se passent parce que personne ne sait réellement ce qu’est un travail de ministre. Dans mon spectacle il y a plusieurs choses : ce que c’est que d’être Ministre, comment j’ai été nommé – ça c’est plutôt drôle -, ce qu’est le Parlement, la haute autorité pour la transparence de la vie publique, ce qu’est le Conseil des ministres, etc. Les gens n’ont pas accès à tout ça. Il me paraissait important, d’un point de vue pédagogique, de le dire. Il y a aussi dans cette pièce un petit volet « règlement de comptes », c’est vrai.

Avant d’en parler, pouvez-vous nous dire si le théâtre vous offre une liberté plus forte que la politique, et plus particulièrement que la fonction de ministre ? 

Le théâtre était autrefois le cœur de la démocratie. L’agora, c’était la démocratie. Ce que j’aime c’est le rapport direct avec les gens, parce qu’il se passe des choses, même si vous êtes vous sur scène à, j’allais dire, délivrer la bonne parole. Des gens réagissent autour de vous. Vous sentez les vibrations du public, et vous avez un retour direct. Quand vous écrivez un livre – je suis en train d’en préparer un – vous ne savez pas ce que le lecteur ressent, s’il sourit là où vous souhaitiez qu’il sourit, etc. Au théâtre, vous avez un retour immédiat. Ca correspond aussi à une expression que j’ai beaucoup aimé quand j’étais avocat. Spécialisé aux assises, j’avais un contact direct avec le jury populaire.

A propos, il vous arrive d’avoir le trac quand vous êtes sur scène au théâtre ?

Bien sûr. Il faut se méfier des gens qui n’ont pas le trac. C’est qu’ils s’en foutent. Dans la salle, il y a des gens qui viennent vous voir, qui font cette démarche. Ils pourraient rester tranquillement chez eux. Mais non, ils viennent vous voir, ils paient leur place. Vous avez quand même l’impérieux devoir de faire tout ce que vous pouvez pour qu’ils passent une excellente soirée. Ce spectacle a aussi une fonction pédagogique. Il y a le volet « découvertes » dont je vous ai parlé, et un volet règlement de compte dont on parlera peut-être. Mais entre les deux, il y a toute une réflexion sur le pourquoi du désamour entre les politiques et nos compatriotes. Ce désamour dépasse d’ailleurs le cadre franco-français. Dans toutes les grandes démocraties, il y a une défiance à l’encontre du pouvoir. Tout ça est évidemment saupoudré d’humour et même d’auto-dérision, ce qui rend la chose plus digeste et – je l’espère – plus agréable. Je souhaite que les gens sortent en se disant qu’ils ont appris beaucoup de choses, et qu’en même temps, c’était un moment agréable. 

Venons-en à la partie « règlement de comptes ». Tout le monde en prend pour son grade, essentiellement des personnes de la justice et des médias. 

Oui, mais ça n’est pas tout le monde. C’est extrêmement ciblé. Je règle des comptes avec ceux qui ont instrumentalisé contre moi un procès ignominieux qui a duré de 2021 jusqu’à 2023. Et aussi avec les auteurs de 30 000 articles de presse qui n’ont pas été respectueux de ma présomption d’innocence. Et qui n’ont d’ailleurs pas non plus été respectueux de l’autorité de la chose jugée quand le verdict de relaxe a été prononcé. C’est vrai, je règle quelques comptes sur scène. Il faut dire que la presse française a beaucoup de mal avec la présomption d’innocence. Ça, c’est une chose. 

Diriez-vous qu’exercer la fonction de ministre est quelque chose de complexe ?

Oui. Bien sûr, c’est très complexe. Vous savez, j’ai fait partie de ces Français, comme vous peut-être, comme certains de vos lecteurs, qui, dans leur voiture ou sur leur canapé, disaient « Mais pourquoi ils ne font pas ça ? Pourquoi ils ne font pas ci ? Et pourquoi ça ?» La politique, c’est un peu comme le foot finalement avec ses 66 millions de sélectionneurs. Et quand vous arrivez au pouvoir, vous vous rendez compte tout d’abord que vous n’êtes pas seul. Et que vous devez coexister avec d’autres ministres qui vous disent que parfois, ce que vous voulez, vous, ça n’est pas possible.

Vous avez forcément appris énormément de cette expérience de Ministre de la Justice. A l’avenir, et puisque vous connaissez maintenant l’arrière-cuisine, ferez-vous preuve de plus de « mansuétude » envers les ministres avec les politiques qu’ils porteront ?

La réponse est oui. À la condition, évidemment, que je comprenne ce que veut un ministre. Même s’il ne va pas jusque-là où je souhaiterais qu’il aille, il sera plus facile pour moi de considérer les choses parce que j’ai moi-même été dans la position du décideur. Quand vous avez exercé le pouvoir, vous apprenez que le pouvoir, c’est difficile. 

Votre pièce est très pédagogique. Elle va apprendre énormément de choses aux citoyens qui iront la voir. Peu de gens sont au courant de la manière dont tout ça se passe, notamment sur le rôle d’un cabinet ministériel, qui a un rôle fondamental. 

Oui, bien sûr. Le cabinet, mais aussi l’administration, bien sûr.

Avez-vous été surpris par la « machinerie administrative » quand vous êtes devenu Ministre de la Justice ? 

(Rires) A plein d’égards, oui, bien sûr. L’administration, c’est à la fois une formidable machine, avec des gens ultra compétents, etc., mais c’est aussi une grande force d’inertie. Et un Ministre doit conjuguer les deux. Ce que je dénonce par contre, c’est la novlangue de l’administration. C’est un truc insupportable, ça. Personne n’y comprend rien. Il ne faut pas qu’on s’étonne ensuite que nos compatriotes regardent des politiques en disant « Ces gens-là ne comprennent rien à rien, ils ne parlent même pas comme nous ». Moi, je parle comme eux, vous voyez ? Et j’ai toujours parlé comme eux.

C’est quoi, la suite pour vous ? Un retour en politique ou vers les prétoires ?

Vers les prétoires, non. Je ne suis toujours pas avocat, là. J’ai une boîte de conseils, mais je ne suis pas avocat. Parce qu’il y avait plein d’interdictions. Je ne pouvais par exemple pas plaider pour l’État, ni plaider contre l’Etat, etc. Tout ça, c’est des règles qui me sont imposées par la loi et que j’entends bien évidemment respecter. Peut-être qu’un jour, je redeviendrai avocat, je n’en sais rien. En tous les cas, ce n’est pas d’actualité.

Et en politique ?

La politique, ça n’est pas non plus d’actualité, mais, écoutez, à vrai dire, je n’exclus rien. Une fois, j’ai dit « je ne serai jamais ministre ». Quand je le suis devenu, on m’a rappelé cette phrase des centaines de fois. Alors maintenant, je ne dis plus rien. Mais, ce qui est sûr, c’est que je ferai entendre ma voix sur un certain nombre de sujets qui me tiennent à cœur. Ça, c’est certain. 

En tournée dans toute la France jusqu’en février 2026 

Interview @Albert_Potiron

Crédit photo : MatthewKnef